Qu'est-il arrivé à l'avion de Boris Léontieff et Lucien Kimitete?

C'est le 23 mai 2002, en pleine campagne pour les élections législatives, que disparaissent dans le même avion les principaux adversaires de Gaston Flosse.
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A 7h 57 ce 23 mai 2002, le pilote du Piper PA Seneca 34 envoie son dernier message à l’agent contrôleur de Makemo (Archipel des Tuamotu) . Depuis, Boris Léontieff, Lucien Kimitete, Ferfine Opuu-Bessayre, Arsène Tuairau et leur pilote Gilbert Kelly ont totalement disparu de la surface de la terre avec leur avion. Sans laisser aucune trace et sans que l’on puisse avancer la moindre explication satisfaisante.

Le 23 mai 2011, soit neuf ans tout juste après la disparition de l’appareil et de ses cinq occupants, la justice vient de classer l’affaire pour la deuxième fois en prononçant l’archivage du dossier en raison de l’absence d’élément concret.

En droit français, l’archivage d’un dossier d’instruction permet de contourner le principe de la prescription et de rouvrir l’enquête sans aucune difficulté dès l’apparition d’un élément nouveau. Ce qui a été une fois le cas déjà dans cette affaire

Le contexte historique d’une troublante disparition

En ce mois de mai 2002, nous sommes au cœur d’une campagne électorale législative dont tous les observateurs sont d’accord pour dire qu’elle met sérieusement en danger l’hégémonie du Tahoeraa Huiraatira et de son chef historique Gaston Flosse.

En effet Boris Léontieff, le jeune et dynamique maire de Arue voit sa cote de popularité grimper jour après jour. Il faut dire que le duo qu’il forme avec l’emblématique représentant des îles Marquises et maire de Nuku Hiva, l’ancien danseur Lucien Kimitete, est particulièrement populaire et porteur d’espoirs.

A eux deux, ils représentent une réelle alternative au vieillissant et de plus en plus controversé Gaston Flosse, le président en exercice dont les excès et les démêlés avec la justice commencent à irriter une part sans cesse croissante d’une population en voie de paupérisation.

L’annonce de la disparition de l’appareil, quelque part entre les atolls de Fakarava et Katiu, a fait l’effet d’une bombe en Polynésie française.

Les tensions politiques sont telles en cette période électorale que toutes les hypothèses vont circuler, jusqu’à celle d’un attentat initié par l’homme fort du Pays, Gaston Flosse, et exécuté par sa « milice » de chemises rouges : le GIP (Groupement d’Intervention de Polynésie).

Le Piper Seneca ne répond plus…

A 6h 30 du matin, l’appareil de Boris Léontieff et Lucien Kimitete décolle de l’atoll de Kaukura pour rejoindre celui de Makemo, une des dernières étapes de la tournée électorale dans les Tuamotu.

A 7h 57, le pilote signale par radio qu’il se déroute vers Katiu où il prévoit de se poser vers 8 heures. C’est la dernière fois que l’on a été en contact avec la petite délégation. On suppose que l’avion se trouvait quelque part entre Fakarava et Katiu.

L’alerte générale est lancée à 10h 45 par le Haut-commissaire à Tahiti qui déploie de très importants moyens aériens et maritimes. De très nombreux bateaux privés participent également aux recherches durant de longs jours. En vain.

Pas un morceau de plastique ou de métal, pas une tache d’huile ou de carburant à la surface du Pacifique, on ne retrouve pas la plus petite trace de l’avion ou de ses occupants.

L’enquête qui suit se heurte à l’absence totale du moindre élément de preuve matérielle. Rien.

Et c’est bien cette absence totale du moindre élément, du moindre témoignage fiable, qui entretient le doute dans l’esprit des familles comme du grand public, laissant ainsi la porte ouverte à toutes les hypothèses, de la plus simpliste à la plus farfelue.

Quels recours restent-ils aux familles des disparus ?

Afin de permettre de nouvelles élections (à Nuku Hiva comme à Arue et à l’Assemblée de Polynésie car quatre des cinq disparus sont des élus), la justice s’est empressée de transformer la disparition en décès.

Cette décision permet donc aux familles de tenter de faire leur deuil, malgré l’absence totale de preuve du décès.

En archivant le dossier pour la deuxième fois le 23 mai 2011, la justice incite les familles des disparus à entamer une nouvelle procédure : la demande de dommages et intérêts. Une procédure qu’elles ont toujours refusée de mettre en route, considérant à juste titre qu’elle marque la fin de tout espoir.

Dorénavant, cette procédure reste bien le seul moyen de continuer à faire vivre le dossier en obligeant notamment les compagnies d’assurances à engager de nouvelles investigations si elles veulent éviter de payer les indemnités qui leurs sont réclamées.

Les conséquences politiques d’une catastrophe aérienne

Au-delà du seul siège de député que Boris Léontieff avait de bonnes chances de ravir à Gaston Flosse, c’est bien l’hégémonie même de ce dernier sur la vie politique polynésienne qui était menacée par le tandem Léontieff-Kimitete.

En effet, au-delà de ce scrutin législatif, c’est le résultat lui-même des élections territoriales de 2004 qui est complètement faussé.

A l’époque, le pouvoir et la personnalité même de Gaston Flosse sont de plus en plus contestés par la population polynésienne et Boris Léontieff a, d’évidence et aux yeux de tous les observateurs indépendants, toutes les chances de faire tomber le vieux lion de son trône. Le parti indépendantiste d’Oscar Temaru stagnant aux environs de 15% des intentions de votes, ce qui correspond à peu près à son électorat naturel depuis une vingtaine d’année.

C’est donc bien la disparition prématurée des étoiles montantes de la politique polynésienne qui a permit que se réalise l’alliance qui a amené le Taui du 23 mai 2004, le jour anniversaire de la disparition de Boris Léontieff et Lucien Kimitete.

Le Taui , le grand changement, porte l’indépendantiste Oscar Temaru à la place de Gaston Flosse, mais avec les voix des autonomistes (de plus en plus nombreux) rejetant le système Flosse , et donc avec les électeurs naturels de Boris Léontieff…

Force est de constater que depuis ce funeste 23 mai 2002, pas un seul homme politique n’a réussi à s’imposer en Polynésie française, plongeant le pays dans une instabilité chronique dramatique pour la population qui s’enfonce inexorablement dans la misère.

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