Le prêtre s'habille en cuir

Octobre dernier, un léger AVC frappe le prêtre rebelle. Gilbert prend conscience de son âge et de sa « vieille peau de 77 ans ».

Un James Bond qui se dit communiste, un prêtre éducateur lancé au secours du monde sur sa Cagiva rouge sang. On imagine Guy Gilbert en Ghost Rider vengeur ou vrombissant au cœur de Sin City en noir et blanc. Héros ou anti-héros ? « Rien à voir » dirait-il, « l'envie d'être prêtre, ça te prend comme une envie de pisser ça ne va pas durer longtemps », lui a un jour lancé son paternel.

Gilbert ? Il fout un brin les chocottes. Le cheveux terne et filandreux et la verve vraiment très facile, il intimide. Il en faut d'ailleurs sous la langue pour rédiger plus de35 ouvrages. De ses droits d'auteur, il ne lui reste pas grand chose : « Je ne les ai pas gardés pour moi (…) Avec 100 briques, je donne autant de salaire que je peux en donner. »

Loubard mais prêtre avant tout. Il construit des liens forts avec les gens, sans chichi. Il reçoit des lettres, 703 étranges ou magnifiques. Des bigotes lui font des remarques sur sa dégaine : « Quand j’ai vu votre tête hirsute, vos cheveux longs, sales et mal peignés, j’ai difficilement reconnu le si beau visage de Jésus Christ qui, lui, avait les cheveux longs et propres. ». Gilbert entre dans la danse avec ses croquenots de motard : « chère madame merci de votre lettre si amicale mais comme vous semblez , 2000 ans après, si bien renseignée sur les cheveux de JC, pourriez-vous m’envoyer la marque de shampoing qu’il utilisait d’urgence. ». Depuis vingt ans, le prêtre reçoit son shampoing spécial JC tous les mois.

Pour lui, son look « c'est pas du cinéma, c'est une histoire ! ». On se pose la question tout de même. Le cuir et le catogan ça fait mauvais genre, ça sert à quoi ? Faire le buzz ? Lui donner l'occasion de se la jouer à la Bigard ? Les anecdotes pullulent pour illustrer cet aspect de son caractère. Face aux flics qui le qualifie de « petit con », il réplique sans vergogne : « quand tu sauras qui je suis tu vas débander. Si tu as le bras aussi long que tes couilles ça va pas pisser très loin. » Gilbert cherche à se fondre dans la masse certes, mais il aime aussi quand on le distingue. Il met les gens en face de leurs propre dérives...

« Je mange après le chien, dans l'assiette du chien » »

A 13 ans, il entre au séminaire, à 22 il part pour l'Algérie. Il grandit, s'occupe de musulmans et se penche sur les jeunes. Sa révélation, c'est un môme sur le trottoir qui la lui offre. « A trois heure du matin, il me dit, « je mange après le chien, dans l'assiette du chien » ». Le vicaire du village héberge le gamin pendant sept ans et devient éducateur de rue.

On pourrait le croire éditorialiste ou acteur grande gueule à la Gabin. Mais au lieu de hurler un tonitruant « Jambier » du fond d'une cave, Gilbert se lâche sur l'actualité.

Un peu râleur tout de même, Gilbert voit la société moderne et ses dérives d'un mauvais œil. Tout va trop vite, on ne profite plus. Même le sexe est devenu une affaire de calcul : « Maintenant on est tellement préoccupé par des tas de gadgets. On baise vite on fait pas l’amour. Une statistique intéressante, formelle . » On aurait presque envie de lui répondre, « où va le monde ma pauvre Lucette ? ».

Le prêtre s'enfouit dans ses souvenirs, le soutien du père, l'amour d'une mère. Des rôles bien distribués et tous le monde reste à sa place. Un peu vieux jeu Gilbert ? Peut-être bien, quand tout se mélange, on en perd facilement son latin : « C’est pas très courant actuellement qu’un mec soit vraiment un mec et une femme soit une femme. Vu les vêtements unisexes on sait plus qui a le zizi ou la chatte. on sait plus. On sait plus. Tout est brouillé. » Le prêtre motard se dresse toujours contre l'avortement...

Gilbert n'adhère pas à ces conceptions de la société moderne, pourtant il en connaît un rayon sur la jeunesse. Il vit à ses côtés, l'écoute et enregistre tout. Du langage à la musique, il conçoit les jeunes à l'intérieur de leur propre monde. C'est ce fossé culturel construit à coup de chansons de rap et d'outils informatiques qui rompt la communication. Les amalgames et la méfiance vont bon train : « les vieux dinosaures poussent au cul du maire pour lui dire : attention on a aperçu un délinquant roder sous un réverbère . »

L'éducation, la famille ont un rôle majeur dans les phénomènes de délinquance. Les notions de bien et de mal, ou simplement l'amabilité sont à inculquer dès le début. « Des petits trucs de rien du tout mais c’est là dans le cœur du nid familial qu’on enregistre le plus fort ces signes, après c’est un peu tard. », affirme le prêtre.

« Vu les vêtements unisexes on sait plus qui a le zizi ou la chatte. »

Et puis Super-Gilbert, c'est aussi des déclarations politiques. Il appelle à voter Sarkozy en 2007, parle du préservatif, du chômage : « La charité c’est de la merde, si on ne donne pas d’abord du travail à des jeunes. »

Il est aussi chroniqueur à La Croix depuis 2005. Dans son billet du 4 juillet 2006 Bêtes politiques , le curé s'attaque à la fonction publique avec sa verve habituelle. Les ZEP, la violence dans les salles de classe et l'angoisse des professeurs... Sans analyse, l'opinion publique renvoie la faute aux jeunes, ces « voyous » ! Gilbert se moque, pour lui les solutions sont ailleurs, aux origines : « Accoupler nos instituteurs avec des karatékas va permettre, enfin, d'avoir des classes apaisées, tout en permettant aux professeurs de dormir sans cauchemars et sans tranquillisants ».

Toutes ces déclarations, tous ces emportements, ça conserve ! A 77 ans, Guy Gilbert porte toujours le flambeau, juste un peu moins sur sa moto. Le 7 octobre dernier, il est victime d'un malaise, un AVC. Jean-Pierre François aurait sûrement répondu « Je te survivrai » , pour Gilbert ce sera : « Je continuerai donc à foncer... doucement. »

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