L'U-47, le cauchemar de Churchill

En octobre 1939, alors que la guerre vient d'être déclarée, un sous-marin allemand va venir défier la Royal Navy dans son sanctuaire, à Scapa Flow.

Tandis qu'à l'ouest, se met en place la "drôle de guerre" entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, sur les mers, celle-ci est bien réelle. La Kriegsmarine ne peut espérer vaincre la toute-puissante Royal Navy dans une confrontation directe, comme elle le fit lors de la titanesque bataille du Jutland en mai 1916. Le seul moyen d'affaiblir ce colosse est de mener une audacieuse opération contre son talon d'Achille. Mais où est la faiblesse de la plus puissante marine de la planète ?

L'audacieux projet de Dönitz

Karl Dönitz, vétéran de la Première Guerre Mondiale, est à la tête des forces sous-marines allemandes. Il veut frapper les esprits et prouver à son état-major l'utilité des U-boot dans la guerre qui commence tout juste. L'amiral de l'Unterseebootwaffe rêve d'attaquer la rade de Scapa Flow, la légendaire base de la Royal Navy située dans l'archipel inhospitalier des Orcades, au nord de l'Ecosse. Bien que séduisant sur le papier, le plan reste difficile à mettre en oeuvre : l'entrée est protégée par d'innombrables patrouilleurs, des filets anti-sousmarins et des navires immergés.

De plus, de violents courants rendent la navigation très difficile en surface, davantage encore en plongée. Sans oublier qu'avant de parvenir à l'entrée de la rade, il faudra que le ou les submersibles traverse la mer du Nord, sous contrôle britannique, sans se faire repérer. Si une quelconque menace était détectée, la flotte anglaise n'hésiterait pas à lever l'ancre et a gagner la haute mer, comme elle le fit 25 ans plus tôt, quand bien même il ne s'agissait que d'une fausse alerte...

Günther Prien

Alors même que ses défenses deviennent obsolètes, Winston Churchill, Premier Lord de l'Amirauté à l'époque, a bien compris l'importance de la base de Scapa Flow. Il inspecte les lieux du 14 au 16 septembre et décide de renforcer les mesures antisousmarines. Mais Dönitz n'abandonne pas pour autant son idée d'introduire un submersible dans ce sanctuaire inviolé, là où, en juin 1919, 74 bateaux de la Marine Impériale allemande, prisonniers des Britanniques, décidérent de se saborder pour échapper aux injonctions du Traité de Versailles et ne pas tomber aux mains de l'ennemi. Plus qu'un fait d'arme, une opération réussie à Scapa Flow serait une véritable revanche pour la Kriegsmarine renaissante. Un cadeau du ciel, au sens propre du terme, va rendre possible ce projet téméraire.

En effet, le 26 septembre 1939, la Luftwaffe offre à Dönitz d'excellents clichés du chenal d'entrée et de l'ensemble de la base. C'est décidé, l'opération est lancée et pour la mener à bien, l'amiral va choisir un de ses meilleurs élements : Günther Prien. Agé de 31 ans, il est le plus jeune commandant de la Kriegsmarine lorsqu'il devient capitaine de l'U-47, un sous-marin type VII, en juillet 1938. A lui seul, il coula deux cargos britanniques dans les dix premiers jours du conflit.

L'U-47 dans la gueule du loup

En octobre 1939, le sous-marin de Prien et ses cinquante hommes d'équipage appareillent en direction de Scapa Flow dans le plus grand secret. L'U-47 traverse sans encombre la mer du Nord et parvient jusqu'à l'entrée du chenal, là où deux autres U-boot ont échoué dans cette même mission durant la Première Guerre Mondiale. Une fois la nuit tombée et la marée favorable, Prien lance son bâtiment en avant.

Pendant la périlleuse manoeuvre, l'équipage retient son souffle, le type VII glisse très lentement sur la mer, heureusement calme. Soudain, deux projecteurs sont pointés sur l'U-47 naviguant en surface! Dans cette position, le sous-marin est particulièrement vulnérable et une salve du plus humble destroyer britannique suffirait à l'envoyer rejoindre les épaves de la marine de Guillaume II.

En fait, le submersible n'a pas été repéré, il s'agit des phares d'une voiture empruntant la route de la côte, à seulement une douzaine de mètres du navire. Le conducteur continue sa route, n'ayant sans doute pas aperçu cette longue silhouette grise dans la lumière de ses feux avants.

Mais bientôt, deux autres silhouettes apparaissent devant le vaisseau de Prien: deux bateaux à l'ancre, un vaisseau de ligne et un porte-hydravion, le "Pegasus". Le capitaine allemand espérait plus mais il va s'en contenter. Il lance d'abord trois torpilles sur ce qu'il croit être le croiseur de bataille "HMS Repulse" (il s'agit en réalité du cuirassé "HMS Royal Oak"). Sans succès. Il manoeuvre lentement de façon à pouvoir utiliser sa torpille arrière mais celle-ci n'a pas plus d'effet. Il relance alors trois torpilles par l'avant, son dernier espoir. Celles-ci font mouche. En treize minutes, le cuirrassé "Royal Oak" sombre dans les eaux noires de Scapa Flow. Le monstre de 30 000 tonnes entraine avec lui 833 hommes, y compris son commandant, sur les 1234 membres d'équipage.

Le retour des héros

L'U-47 doit maintenant prendre le délicat chemin du retour, les patrouilleurs sur ses talons cette fois. Malgré un courant particulièrement violent, le submersible ressort du piège mortel sans encombre. Une fois au large, le sous-marin plonge et échappe à ses poursuivants.

De retour au port de Wilhelmshaven, en Allemagne, l'équipage se voit accorder la Croix de Fer seconde classe, tandis que Günther Prien est décoré de la Croix de Fer Première classe. Tous sont reçus en grande pompe à Berlin et dînent avec le Führer en personne.

L'opération de l'U-47, menée par une petite cinquantaine d'hommes il y a 72 ans tout juste, est un des épisodes les plus méconnus de la Seconde Guerre Mondiale. Ce "magnifique fait d'armes", pour reprendre les mots de Churchill à propos de cette intrusion, annonce déjà la bataille de l'Atlantique et montre que ce conflit s'est également jouée sous les océans.

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