Chronique d'une candidature annoncée

La déclaration de candidature de Martine Aubry est un rituel politique sans artifice dont la précision chirurgicale scarifie une date sur le calendrier.

Cap sur Lille et zoom avant sur l’ancienne gare de marchandises Saint-Sauveur où l’unique décor qui sert d’arrière-plan à Martine Aubry est un mur bleu uni qui rivalise en sobriété avec les deux drapeaux de l’espace communicationnel français : le drapeau tricolore et son cousin européen. Cette association de drapeaux « plantée » dans une tribune officielle rappelle inévitablement l’univers chromatique de la photo présidentielle. Elle offre ce 28 juin, à la première secrétaire du PS, l’opportunité de médiatiser un message dans une mise en scène très protocolaire. Il s’agit de déclarer sa candidature à la primaire socialiste.

L’énonciation performative

Lorsqu’une personnalité déclare officiellement un fait devant une assemblée, elle est tout à la fois actrice, énonciatrice et émettrice. Lorsque Martine Aubry annonce sa candidature, elle le fait à l’aide d’une phrase qui va institutionnaliser un statut et un état particulier. Prenant de l’avance sur ses propres mots, elle ne déclare pas: «J’ai décidé de présenter ma candidature à la primaire socialiste». Elle affirme avec une formule plus elliptique : «J'ai décidé de présenter ma candidature à l'élection présidentielle».

Cet acte de communication est tout à la fois une affirmation et une action : c’est une énonciation performative. Un terme initié par John Langshaw Austin (1), un professeur de philosophie linguistique à Oxford, spécialisé dans le langage de la perception (1955). L’origine du mot est anglo-saxonne (to perform). Baptêmes, mariages, ouvertures de festivals, présentation du nouvel iPad et déclarations de candidatures appartiennent au rituel de l’énonciation performative. Il faut montrer, dire, annoncer un évènement dont l’importance est sacralisée par le décor et la gestuelle.

Quelques vérités de La Palice

« Tout comme l’action théâtrale, la politique avance avec des mots (2)». Dans la langue française, il y a des exercices de style qui permettent de capter un auditoire ; on explique un programme ou un projet en l’étoffant avec de l’humour, de l’ironie ou du sarcasme.

Les communicants de Martine Aubry se sont engagés dans « la lapalissade », ou vérité de La Palice : une affirmation dont l’évidence s’impose naturellement à tous. L’un des exemples le plus représentatif est sans conteste « Il faudra une présidente qui préside, un gouvernement qui gouverne ».

La première secrétaire du PS propose « une vision claire, une action cohérente, un langage de vérité. » Ici, la redondance du style et la formulation ne peuvent être que vraies. Comment imaginer que le contraire soit possible ? Qui songerait à contredire cette logique ? Comme souvent, le discours tautologique « enfonce des portes ouvertes ».

Les stigmates de la visibilité sur Internet

Comme tout Homo communicans (3), Martine Aubry doit s’adapter à son environnement. Son discours de candidature a été synchronisé avec :

  • Un site web
martineaubry.fr Libération de Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière:

  • Un compte facebook
10 190 personnes

  • Un espace twitter
Twitter

  • Un logo sur un badge
lesinrocks.com la campagne d’Obama

  • Un buzz
«Christine Lagarde remplace Dominique Strauss-Kahn au Fonds monétaire international. Moi, j’aimerais remplacer Nicolas Sarkozy à l’Elysée».

Un discours nommé « Désir »

« J'assume l'intérim pendant le temps de la primaire», a déclaré le numéro 2 du PS Harlem Désir . Le remplaçant de la première secrétaire à la tête du parti aurait-il un prénom prédestiné ? En effet le mot « désir » apparaît plusieurs fois dans le discours de candidature du 28 juin : relatant son bilan des trois années à la tête du PS, Martine Aubry affirmait: « J’ai vu le désarroi et la colère (...) J’ai vu un désir d’agir et ce désir, il est puissant ».

(1) John Langshaw Austin, Théories des actes du langage. Quand dire c'est faire , Éditions du Seuil, Paris, 1970 (Traduction par Gilles Lane de How to do things with Words: The William James Lectures delivered at Harvard University in 1955 , Ed. Urmson, Oxford, 1962)

(2) Daniel Bougnoux, La communication par la bande , Paris, La découverte, 1991; p.249

(3) L’ Homo communicans : expression de Philippe Breton . L’utopie de la communication : le mythe du « village planétaire » - La Découverte/poche, Paris, 1997.

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