Décryptage du politiquement incorrect : un zest de provocation

Le doigt d'honneur d'Henri Emmanuelli est resté figé dans la toile Internet : la preuve par l'image réprime le déni de réalité.

L’inélégance et l’irrévérence sont à l’ordre du jour le mardi 7 juin à l’Assemblée nationale. Durant la retransmission en direct par France 3 du débat sur la fiscalité et ses réformes, Henri Emmanuelli, député des Landes, manifeste son mécontentement à l’aide d’un geste célèbre et offensant que la morale réprouve : un doigt d’honneur à l’encontre des propos tenus par le Premier ministre, François Fillon. « Je vous laisse fantasmer, je ne sais pas de quoi vous me parlez » , s’est défendu le député PS qui ne s’attendait pas à être immortalisé par les caméras de la chaîne parlementaire LCP. La viralité des messages a déjà fait son œuvre sur Internet : depuis quelques jours les gesticulations du député ont été vues sur Dailymotion 44 714 fois (à la date du 09 juin).

Du « digitus impudicus » au « digitus infamis »

C’est dans la Rome antique que le digitus impudicus ou doigt impudique ou insolent puise ses racines. Les historiens et les exégètes du Grec ancien font référence à la pièce d’Aristophane Les Nuées . « La connotation sexuelle est très présente dans la gestuelle romaine ». Le sexe, la vie et la mort ont déjà codifié les images célèbres des péplums hollywoodiens. Les hommes de pouvoir, sénateurs et consuls, baissent le pouce pour tuer ou le lèvent pour laisser la vie sauve aux gladiateurs. Le site axiomcafe.fr mentionne les travaux de Desmond Morris (1) sur la variante du digitus infamis : le majeur est levé pour capter l’attention d’une foule bruyante ; un geste fort que Caligula aurait repris en tant qu’insulte.

L’humiliation avant l’attaque pendant la Guerre de 100 ans

Humilier l'adversaire était le rituel des archers anglais et français pendant la guerre de 100 ans (1337-1453). Depuis la bataille d’Azincourt en 1415, les Français coupaient systématiquement l'index et le majeur des prisonniers anglais afin que ceux-ci ne puissent plus tirer avec « le longbow, un arc droit long et efficace». Pour se venger et montrer aux Français quel sort ils leur réservaient à leur tour, « les archers anglais narguaient leurs adversaires en brandissant l’index et le majeur comme pour les inciter à venir les leur couper. Le geste leur est resté aujourd'hui.» (2) Si cette légende contient une part de vérité elle met en relief l’impudeur et la cruauté qui dissuadent l’ennemi d’être en situation dégradante de défaite. L’honneur est bafoué, le corps est mutilé. Aujourd’hui, le doigt vengeur qui exprime sans équivoque la pénétration d'un symbole phallique est synonyme de honte et d’humiliation mais aussi de provocation.

Le geste obscène : un canal de la communication non-verbale

Si on utilise le vocabulaire du linguiste Roman Jakobson on peut dire que le destinateur, Henri Emmanuelli, envoie au destinataire, François Fillon, un message « non verbal » caractérisé par la compréhension implicite d’un geste obscène que l’on pourrait malgré tout traduire comme une insulte qui correspondrait en version française à « Va te faire f... ». La volonté d’interrompre un message est physique, les relations sont « tendues » ; le majeur exprime la manifestation et le mécontentement. A cet égard, le Dictionnaire des symboles (3) nous rappelle que le mot « manifestation » a la même racine que main : « est manifesté, ce qui peut-être tendu ou saisi par la main. La gestuelle de la main dans l’iconographie hindoue ou mudrâ utilise en particulier le tarjanî- mudrâ pour illustrer la menace : le poing est fermé l’index est tendu pointant en l’air. (4)

Les « bad boys » du débat démocratique

Le Zapping Actu du Figaro.fr présente un florilège des personnalités médiatiques, politiquement incorrectes, prises « en flagrant délit de doigts d’honneur ». Parmi les plus célèbre on reconnaîtra :

-Le président Nicolas Sarkozy, dont le geste est catalogué « involontaire » ; il se serait trompé de doigts le 22 juin 2005 sur la Chaîne parlementaire de Public Sénat.

-George Bush lors d’une conférence de presse en septembre 2006 : les journalistes ne savent toujours pas à qui le geste est destiné. Cela ressemble à un acte manqué ou un « lapsus gestuel ».

-Eric Besson pour moquer son adversaire Philippe de Villiers, en septembre 2009. Alors qu’il prend le thé avec des jeunes de son mouvement, « un zest de provocation » est soudain lancé ironiquement en direction d’un ami journaliste. La vidéo cartonne sur Dailymotion.

-Benoit Hamon « fait parler ses phalanges » en compagnie de Martine Aubry et exprime son mécontentement en réponse au reportage qui lui est consacré, en juin 2011 sur le plateau du Grand journal de Canal plus. La liste n’est pas exhaustive...

Sanctions ou réconciliation ?

Le président de l'Assemblée, Bernard Accoyer a annoncé que « le prochain bureau de l'Assemblée qui se réunira le 15 juin sera saisi de cette question ». Quelles sont les sanctions encourues par le député des Landes ? Réponse :« Il risque un rappel à l’ordre et la privation d’au moins un quart de ses indemnités d’élu pendant un mois. »

Quand l’orateur perd tout contrôle et que son médius ou majeur n’exprime plus la médiation, peut-être devrait-il tenter un geste de réconciliation en « levant la main droite, index et médius tendus et réunis, les autres doigts repliés symbolisant l’argumentation et la dialectique.» (5)

(1) Gestures, Their Origins and Distribution , Desmond Morris London : Cape, London 1979.

(2) Le doigt d'honneur , Le blog de Chrixcel, (4 mai 2009).

(3) (4) (5) Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, col. Bouquins, Robert Laffont/Jupiter Editions. (1990)

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