La conquête : la logique de la transparence médiatique

Un nouveau style documentaire crève l'écran: le sitcom de politique fiction présidentielle ou l'hybridation entre la biographie animée et le docu-fiction

« Bien qu'inspiré de faits et de personnages réels, ce film reste une œuvre de fiction » nous disent en préambule le réalisateur Xavier Durringer et le scénariste Patrick Rotman . Comment déchiffrer cet appel à la vigilance qui troue l’écran noir quelques secondes avant le début du film tout en instaurant dans la salle un climat divertissant ? Comment prendre de la distance pour traduire cet avant-propos qui nous suggère déjà de surfer entre le rêve éveillé d’une fiction et l’hyperréalisme du documentaire ?

L’acteur et le spectateur ont un rôle commun : ajuster une distance

Lorsqu’on écoute Denis Podalydès, qui incarne Nicolas Sarkozy, livrer ses impressions et ses astuces d’acteur à Guillaume Martin, journaliste du site AlloCiné , tout citoyen ne peut qu’être renvoyé à son propre rôle de spectateur et aux analogies qu’il partage avec les techniciens d’une fiction. Le cinéma nous permet de confronter le réel et l’imaginaire. Chaque fin de séance nous ramène inévitablement à cette réalité tangible : tout comme l’acteur, le spectateur doit « ajuster une distance ». Ce constat certifié par l’acteur Denis Podalydès qui « très excité » dès les premières essais du tournage n’a fait « qu’ajuster », voire « un tout petit peu déplacer sa voix » pour donner corps au personnage, nous invite à « déplacer » à notre tour, l’éclairage critique et les jugements que nous porterions sur ce film. « Est-ce qu’on colle au modèle ou pas ? Quelle distance on va trouver ? » S’interroge légitimement l’acteur qui inversement rejoint l’attitude type du spectateur qui consiste à « construire » une relation avec les héros d’un récit.

La politique fiction : un héritage du sitcom et du biopic

Pour saisir les ressorts de l’image et ses rouages télévisuels, il faut d’abord s’arrêter sur la définition de deux formats :

« Le Sitcom est la « contraction des mots situation et comédie . » C’est un format télévisuel qui plonge ses racines dans la culture américaine des années 80 et qui sous forme de scénettes humoristiques de la vie quotidiennes incite le spectateur à ne pas zapper entre deux spots publicitaires. Le Cosby Show a inspiré la presse d’opposition qui a qualifié de Sarko Show le face à face télévisé du Président, confronté à « des français ordinaires » en janvier 2010 sur TF1.

« Le biopic est l’abréviation anglophone de biographical picture . C’est un genre cinématographique à part entière. Il s’agit d’un long-métrage biographique qui présente - de manière plus ou moins réaliste - la vie d’un personnage historique important. » Mais, pour son réalisateur, qui a situé l’action entre 2002 et 2007, « ce film n’est pas un biopic (...) C’est d’abord la conquête de l’UMP et le film raconte la manière dont Sarkozy a dû se battre contre ses collègues du parti pour devenir le candidat. »

Un sitcom shakespearien pour un théâtre médiatico-politique

Tout Sitcom s’inspire de la vie quotidienne et de la transparence banale de ses héros. Les décors sont toujours les mêmes, le mot d’ordre est de fidéliser une audience et de feuilletoniser la moindre action plus ou moins insolite du personnage principal qui évolue entre sa cuisine et son salon en surjouant la moindre émotion. Dans le film La conquête, le sitcom est revisité. Nous assistons à la banalité de choses extraordinaires vécues par les grands personnages de l’Etat. Nous pénétrons dans la coulisse présidentielle : le bureau de Jacques Chirac à l’Élysée ou les appartements privés de Nicolas Sarkozy à Bercy sont les décors familiers de ce théâtre médiatico-politique dans lequel le futur président qui s’empare du parti est catalogué de « gesticulateur précoce » par Dominique de Villepin alias Samuel Labarthe. La scène politique est une arène où l’on s’insulte avec gouaille et où personne ne peut cacher bien longtemps ses velléités de pouvoir. Condamné aux projecteurs, le personnage central est plongé dans l’univers impitoyable de la conquête politique que Xavier Durringer qualifie lui-même de drame shakespearien « Avec cette foutue transparence, on ne peut même plus nier la réalité » s’exclame le héro présidentiable sous la plume experte de Patrick Rotman.

La surreprésentation de la transparence au festival de Cannes

C’est une grande première dans le cinéma français ; jamais de mémoire de spectateur on avait vu un film qui retrace une partie de la vie d’un président encore en exercice. Par ailleurs, comble de non-banalité, c’est la première fois qu’un président arrive au pouvoir pendant que sa femme le quitte. Le croisement de la bataille politique et de la rupture conjugale est une tragi-comédie de situation qui a séduit les professionnels puisqu’il a été projeté, hors compétition, à Cannes en 2011. Pour retracer l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy, rien n’a été laissé au hasard. Le scénariste Patrick Rotman « a épluché tous les articles de presse publiés entre 2002 et 2007 et travaillé à partir d'une soixantaine de livres qu'il a lus et annotés. » Rien n’aurait été possible si le Président actuel n’avait pas occupé autant la scène médiatique admet Xavier Durringer au micro de Nicolas Poincaré, sur Europe1 . « Nous sommes dans la représentation du monde politique, (...) ou Sarko a joué la transparence partout où il y avait des médias » nous dit le réalisateur qui n’oublie pas que « la starification, la peopolisation, permet aux cinéastes de faire des films. »

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