L'Agora télévisuelle

Dans un décor de jeu télévisé pour candidats à l'élection présidentielle, France 2 revisite le concept du débat démocratique.

Plantés dans un décor bleuté, les six candidats au pupitre se confondent dans les concepts du « Maillon faible » et celui de « Questions pour un champion ». Une fusion alchimique qui a séduit 4,92 millions de téléspectateurs sur France 2 ; ce qui représente selon Médiamétrie, une part d’audience de 22,1%. L’édition spéciale du 15 septembre donnait la parole aux six prétendants à l'investiture socialiste pour la présidentielle et s’intitulait « Des paroles et des actes - Le débat des primaires .» Parallèlement, l’émission était commentée sur tous les forums politiques. Sur Twitter, l'institut Netscope a recensé « 24 320 tweets durant l'émission, soit environ 135 tweets/minutes.»

Un « grand oral » sévèrement contrôlé

Equité, justice et solennité sont les lignes directrices du CSA qui «veille au respect du pluralisme politique» et qui vérifie l’ordre d’apparition à l’image de chaque candidat. Les tirages au sort ont été supervisés par un huissier, « sous l'œil de l'avocat Jean-Pierre Mignard, porte-parole de la "haute autorité des primaires citoyennes" »

Le sérieux est de rigueur, ce n’est pas un talk-show; il n’y a aucune impertinence, aucun applaudissement déplacé. L’impartialité et l’exactitude sont les maîtres-mots de cette théâtralisation sacralisée par le silence et la bonne tenue du public constitué d’anonymes. Ici, chaque dérapage est savamment contrôlé. Les personnalités politiques du PS passent leur "grand oral" en trois actes. Ils doivent d’abord se présenter puis être interviewé chacun leur tour avant de débattre entre eux. Dans ce concert "sans couac" chacun doit jouer sa partition. On est très loin de l’arène politique américaine où les candidats font du "stand up" sous les vivats de la foule déchaînée.

La maïeutique

Dans cette agora télévisuelle, les journalistes ont des exigences : ils on insisté sur la qualité des interventions et ont privilégié les questions économiques, crise oblige. « C'est une émission de télévision faite par des journalistes pour les Français, ça n'est pas le canal interne du PS », a affirmé Fabien Namias, responsable du service politique de France 2. Avec sa consœur, Françoise Fressoz, éditorialiste au Monde (le journal est partenaire de l'événement), ils donnent le sentiment de pratiquer "une maïeutique", un art journalistique qui puise ses racines chez Socrate et qui permet de faire accoucher par de savantes questions ironiques les contradictions des débatteurs. Exemple type :«Un protectionnisme nouvelle vague ? Ca ne va pas plomber le pouvoir d’achat ?», demande Fabien Namias à un Arnaud Montebourg qu’il sait être en rupture avec le PS sur ce point.

Le journaliste présentateur-vedette de la chaîne, David Pujadas, tel un "basileus" de la Grèce antique exerce une forme de suzeraineté sur les candidats. Arbitre télévisuel, il contrôle et rythme les questions et le temps de parole. Tout comme ses confrères, il ose la question récurrente qui paralyse les candidats: «Comment allez-vous financer tout cela ?».

La « petite musique » des candidats

Selon Thierry Saussez, ancien conseiller en communication de Nicolas Sarkozy, «on Juge d’abord un homme politique à la T.V. sur la communication non-verbale, sur la musique des mots (...) On a une force de conviction ou on ne l’a pas ! On le juge sur ce qu’il dit, mais 98% de ce qu’il dit s’évapore» (1). Force est de constater, que les personnalités politiques ont des mots-clés, une gestuelle et des mimiques naturelles ou parfois surjouées.

  • Arnaud Montebourg a le sourire carnassier de celui qui veut faire « payer les plus riches qui ont bénéficié des cadeaux du sarkosisme». «Le civisme fiscal» déclenche chez le président du conseil général de Saône-et-Loire, le geste rond et explicatif.
  • Jean-Michel Baylet, le sénior du groupe, s’exprime avec l’accent rocailleux du Tarn-et-Garonne. C’est un chef d’entreprise qui souhaite légaliser le cannabis pour mettre fin à l’économie souterraine créée par les dealers.
  • Ségolène Royal a gardé son calme. La présidente du conseil régional de Poitou-Charentes veut donner l’image d’une "politicienne immaculée". «Je serai la garante de la morale publique : tout élu condamné par des faits privatifs de liberté sera immédiatement déchu de ses mandats», annonce-t-elle.
  • François Hollande, le président du conseil général de la Corrèze, a le geste rond et solennel du «présidentiable qui monte». «Le super tacle» de 23h15 n’est pas passé inaperçu : «Moi j’avais déjà annoncé ma candidature avant l’affaire DSK», a affirmé François Hollande en direction de Martine Aubry, qui symbolise pour certains la candidate de substitution de l’ancien patron du FMI.
  • Sur France Inter, quelques journalistes ont noté une baisse de moral chez la première secrétaire du PS. Franz-Olivier Giesbert a vu un «air de chien battu, sans pugnacité» chez Martine Aubry. Caroline Fourest a remarqué que la première secrétaire du PS était comme «soulagée de ne pas être en première ligne.»
  • Manuel Valls, le maire d’Evry se dit «profondément attaché aux institutions financières de la Ve République». Il montre l’image "Blairiste" du social libéral de gauche.

Le regard d’un expert

Qualifiées d'«évènementiels démocratiques» par le professeur de sciences politiques Remi Lefebvre, les primaires du PS sont «une machine à réduire la base militante». L’auteur du livre « Les primaires socialistes, la fin du parti militant » qui égratigne «les sondages mortifères du PS»(2) ne cache pas ses critiques : «La presse exalte la “modernité” et accueille d’un œil favorable une procédure qui, pendant de longs mois, ne manquera pas de dramatiser, spectaculariser et personnaliser une compétition interne autrefois confinée dans les coulisses partisanes.»

Prochain rendez-vous du second débat: le 28 septembre, dès 18 heures, sur i-Télé et la chaîne parlementaire

(1) Esprits libres, Les médias ont-ils tué la politique ? Thierry Saussez est interviewé par Guillaume Durand, France 2, du 3/4 novembre 2006

(2) Remi Lefebvre, Les primaires socialistes, la fin du parti militant .(Edition Poche, août 2011)

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