L'empire très républicain de Rupert Murdoch

Le système de presse de Rupert Murdoch engendre une connivence politique entre policiers-informateurs et journalistes-consultants.

Un magnat de la presse pointé du doigt, des policiers corrompus, un gouvernement fragilisé,des communicants peu recommandables, la famille royale et le gotha du show-biz sous écoutes téléphoniques, un accusateur retrouvé mort à son domicile , des journalistes aux méthodes douteuses, un journal âgé de 168 ans (le News of the World ou NotW) qui ferme ses portes sans oublier un entarteur et des démissions en cascade. Il n’en fallait pas plus pour créer la nouvelle série de l’été intitulée « Rupert Murdoch dans l’œil du cyclone». Mais qui est Rupert Murdoch ?

Un professionnel de « l’infotainment »

Propriétaire de 147 journaux, comme le New York Post, le Wall Street Journal, le Sun et le Times de Londres, entre autres, celui que l’on surnomme paternellement « Rupe », s’est donné pour mission depuis 1979, de réconcilier rentabilité et modernité. Aujourd’hui octogénaire, il a largement contribué au développement de la tendance anglo-saxonne de la presse appelée « infotainment », ce qu’il faut comprendre par divertissement culturel (contraction des mots information et entertainment). Les tabloïdes ou petits formats de magazines spécialisés dans la presse à sensation sont sa marque de fabrique. Il fait régulièrement parler de lui lorsque sont évoqués dans les médias la concentration des grands groupes et le pluralisme de l’information. Son modèle économique du futur est celui de la presse payante en ligne. En 2010, France 24 avait « cartographié la planète Murdoch » soit, 32,8 milliards de dollars de chiffre d’affaires.

En 2005, Jean-François Fogel et Bruno Patino (1) avaient recueilli les impressions du grand magnat australo-américain, dont la holding News Corp a développé un groupe de communication au niveau mondial. « Je suis un immigrant du numérique », avait-il déclaré. « Je n’ai pas vécu mon sevrage sur Internet ni été câliné sur un ordinateur. Au lieu de cela, j’ai grandi dans un monde fortement centralisé où les nouvelles de l’information étaient étroitement contrôlées par quelques rédacteurs en chef qui jugeaient de ce que nous pouvions et devions savoir. »

L’affaire des écoutes concerne 4000 personnes

La messagerie d’une écolière assassinée piratée en 2002, ainsi que des écoutes illégales de messages laissés sur les boîtes vocales de célébrités en 2005 ont permis de révéler au grand public les méthodes utilisées par les acteurs du système Murdoch. La liste des victimes des écoutes téléphoniques ressemble à une tribune de VIP lors d’un match de tennis en demi-finale pour le Grand Chelem. Selon Scotland Yard, le nombre de personnes écoutées illégalement s’élève à 4000 dont : la reine d’Angleterre, la duchesse de Cambridge, Kate Middleton, Tony Blair, Gordon Brown, l'actrice britannique Sienna Miller et son ancien petit ami l’acteur Jude Law, Eric Clapton, Mick Jagger ou bien encore George Michael.

Aujourd’hui d’autres célébrités se font entendre. La plupart d’entre elles sont des journalistes ou des cadres de la police, mis en cause dans l’affaire des écoutes et qui ont démissionné : Rebekah Brooks la « tête pensante » du tabloïd News of the World et son directeur de la publication Les Hinton, Andy Coulson ancien journaliste du même journal et ex-directeur de communication de David Cameron ; il fragilise le Premier ministre. Paul Stephenson alias « Sir Paul », chef de Scotland Yard ainsi que son consultant Neil Wallis, ex- responsable éditorial du News of the World et la liste n’est pas exhaustive…

Collusions politiques avec les conservateurs

Le papivore australo-américain, son fils James, et sa fille spirituelle Rebekah Brooks, alias, «la reine des tabloïdes» libérée sous caution, ont été convoqués par une dizaine de députés de la commission des médias à la chambre des Communes, le 19 juillet : « Jamais de ma vie je ne me suis senti aussi humble », a déclaré Rupert Murdoch, dont les collusions politiques avec le parti conservateur britannique sont dévoilées au grand jour : « Il était entré par la porte de derrière au 10, Downing Street juste après l'élection de David Cameron en mai 2010. » Au cours de cette audience, le patriarche des médias a failli être « entarté ».

Sur son blog cyberpress.ca , le journaliste Richard Hétu, rapporte une phrase caustique d’un chroniqueur économique (2) du New York Times lorsque le Wall Street Journal est passé en 2007 aux mains du magnat de la presse. Réalisant que l’un des plus grands journaux financiers du monde était devenu « un outil de propagande pour les opinions conservatrices », le chroniqueur a utilisé l’expression de « foxification » pour exprimer à quel point un journal peut épouser les tendances de Fox News, la chaîne de Rupert Murdoch. Fox News, réputée pour ses idées républicaines se fait très discrète sur l’affaire des écoutes.

Ceux qui freinent les élans de Rupert Murdoch : les travaillistes et les libéraux

Aujourd’hui mercredi 20 juillet, la démission de David Cameron n’est pas encore à l’ordre du jour.

Le Premier ministre qui s’est expliqué devant les parlementaires britanniques sur ses relations avec le groupe de presse News Corp. a renvoyé aux travaillistes leurs critiques, les accusant d’avoir par le passé courtisé Rupert Murdoch et de n’avoir pas eu une attitude irréprochable.

Quant à Ruppert Murdoch, dont le groupe risque d'être accusé par la commission parlementaire « d’usage impropre de l’argent d’actionnaires », ses détracteurs politiques ont décidé de freiner ses élans : ils souhaitent qu’il soit déclaré «inapte» à présider le bouquet de la chaîne satellittaire BsKyB dans lequel News Corp.détient déjà 39,9% des parts.

Le scandale des écoutes téléphonique est une opportunité, voire une aubaine pour les partis de l’opposition qui souhaitent réduire l’influence de Rupert Murdoch en Grande-Bretagne. Son biographe Michael Wolff s’exprime volontiers dans les médias : «Il a longtemps cru qu’il pouvait utiliser ses journaux pour récompenser ou punir, mais n’a plus ce pouvoir.»

(1) Jean-François Fogel et Bruno Patino, Une presse sans Gutenberg , Grasset, 2005.

(2) Joe Nocera dans le New York Times a écrit que le Wall Street Journal a été "fox-ifié".

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