Les lieux emblématiques du contre-pouvoir

La Bastille ou la Place du Capitole sont devenues « des places fortes » symboliques qui permettent aux candidats d'incarner les valeurs de la République

Alors que se profile à J-12, le premier tour pour le choix d’un candidat à l’élection présidentielle 2012, les témoins de cette campagne observent que les lieux publics ouvrent de nouvelles frontières à la communication politique : La Bastille, Vincennes, ou la Concorde mais aussi la Place du Capitole à Toulouse s'apparentent à des territoires stratégiques, des symboles chargés d’histoire qui offrent à un parti une visibilité contestataire confortable dans les médias.

« Le troisième homme » prend la Bastille

Jean-Luc Mélanchon, surnommé «Le troisième homme » par les panélistes et les sondeurs, en raison des15% dont il est crédité au premier tour, a pris la Bastille le18 mars. Avec un accent révolutionnaire de tribun, il a décidé de s’incarner dans «la voix du peuple» pour mieux habiter comme il l’a dit lui-même, devant une centaine de milliers de pariticipants «cette place où a été brûlé le dernier trône des rois (…) où tout commence toujours.»

L’événement-symbole de la Révolution

Sous les vivats d’une foule galvanisée qui agite des drapeaux plus rouges que tricolores, sur lesquels on peut lire «Bastille nous revoilà», le leader du Front de gauche rejoue l’événement-symbole de la Révolution : «la Prise de la Bastille constitue (…) dans la conscience des Français, un événement collectif au sens propre du terme , dû à un immense élan collectif» nous dit l’enseignant Hans-Jürgen Lüsebrink. Pour ce chercheur allemand, c’est «un événement fait par tous», (…) un événement véritablement national.» En 1789 il n’y avait que sept prisonniers de droit commun à libérer, mais qu’importe, la Bastille est restée le symbole de l’arrestation arbitraire et des privilèges. Aujourd'hui encore pour un parti politique, c'est un lieu de révolte qui marque le territoire de la liberté d'expression dans une démocratie où l'opacité du dialogue n'a pas sa place.

« Un lieux consacré »

Si la Bastille évoque encore et toujours le rassemblement d’une citoyenneté partagée, le mot «prison» semble avoir subi un glissement sémantique. L’enfermement dans la précarité symbolise plus que jamais une civilisation de crise. La bastille cristallise tous les mouvements de grève et de contestation. Et si l’on emprunte à Marc Abélès(1) son vocabulaire d’anthropologue on peut même affirmer que c’est «un lieux consacré» où le tribun «mime une reconquête», «un lieu paradigmatique (2) de la représentation politique». Les lieux de manifestation sont des espaces publics qui ont leur propre logique. La prise de la Bastille est un évènement fondateur qui à laissé une trace profonde dans l’imaginaire collectif français.

La rhétorique de la contestation

Toutes les grandes places célèbres expriment la révolte et la défiance envers l'Etat. Elles deviennent peu à peu «des lieux emblématiques de la construction d'un discours»(3). A Madrid, en mai 2011, c’est la place historique de la Puerta del Sol qui canalise les revendications espagnoles. En décembre 2011, c’est la place Al Tahrir du Caire qui devient le symbole du «Printemps arabe» et de la répression sanglante contre les manifestants. «Mettez à la mode la couleur rouge !» tonne Jean-Luc Mélanchon qui renomme l’ancienne prison de la Bastille «citadelle des tyrans». Lorsqu’il évoque «la paix des cœurs» et «le silence des armes que nous devons à nos enfants» ses mots traduisent le sang et la violence. L’ombre tutelaire de Louise Michel ou de Jules Vallès planent sur la place parisienne, il leur dédie son discours : «la date du 18 mars marque le début de la commune de Paris» . Quelles que soient les places qu’il investit, il appelle à «la révolution citoyenne». Sur la place du Capitole à Toulouse , il déclare «rien ne fera rentrer dans son lit le fleuve qui est en train de déborder (…) «l'insurrection citoyenne est un devoir sacré de la République».

La transmission ou le rituel politique du sacré

Un rituel politique ne saurait se passer d’une mise en scène codifiée, d’une imbrication psychologique entre le tribun et la foule. Toute égérie portant un drapeau est une allégorie de la Liberté, une Marianne de Delacroix qui exprime le sentiment du patriotisme. Tout candidat doit donner le sentiment d’être le fils spirituel d’un parti. Sa transmission est «une communication optimisée par un corps individuel et collectif» écrit Régis Debray(4). Il est le leader légitime car «c’est le garant d’authenticité». Il s’identifié à un parti, mieux, il fait corps avec lui : «On» est une seule personne qui symboliquement retrouve son symbolon, son autre moitié «On se manquait, on s’espérait on s’est retrouvé» souffle Jean-Luc Mélanchon à son public.» Cette stratégie de la reconquête d’une foule n’a pas échappé aux autres candidats : dimanche 15 avril , pendant que des dizaines de milliers de concurrents vont tenter d’accéder à la première place du Marathon de Paris, Nicolas Sarkozy prendra la Place de la Concorde et François Hollande investira l'Esplanade du château de Vincennes.

(1) Marc Abélès Anthropologie de l'État , Paris, Armand Collin,1990 ; nouvelle éd.Payot « Petite bibliothèque Payot », 2005.

(2) Un lieu symbolique qui fait référence à des comportements, des attitudes types (poings levés, drapeaux rouges, banderoles etc.) un modèle qui renvoie à la contestation politique avec une logique de contre-pouvoir.

(3) Yazid Ben Hounet, Docteur en anthropologie sociale, Chercheur affilié au laboratoire d’anthropologie sociale (EHESS, Collège de France, CNRS)

(4) Régis Debray, Introduction à la médiologie , PUF Presses Universitaires de France. Collection Premier Cycle 2000.

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