user_images/277462_fr_548163_445.jpg

LÉON-MARTIN MBEMBO

Publié dans : Les articles Économie & Finances de Léon-Martin MBEMBO

Comment la pauvreté est entrée en Afrique ?

La pauvreté qui assombrit actuellement l'Afrique dans une misère infernale a une origine. C'est assurément le fameux Programme d'Ajustement Structurel des années 70.

Avant la Deuxième guerre mondiale et la Grande dépression, très peu d’Etats, où que ce soit dans le monde – tant dans les pays industrialisés que ceux en développement – offraient des services publics à leurs populations. Les particuliers qui voulaient avoir accès à certains services tels que eau en réseau, transports, éducation et soins de santé devaient se le procurer eux-mêmes.

A la suite de la Grande dépression et des deux guerres mondiales, le capitalisme libéral ''libre pour tous'' avait échoué et le système mondial dans sa globalité était en crise. D’aucuns espéraient réellement mettre fin au capitalisme et mettre en marche la révolution de la classe ouvrière sur toute la surface de la terre. Cette situation a conduit les gouvernements des centres impériaux d’Europe et d’Amérique du Nord à adopter des politiques économiques Keynésiennes et à introduire des services publics pour leurs populations. Cependant, pour améliorer la qualité de ces services publics, plusieurs pays africains ont eu recours à la dette extérieure, principalement dans les pays occidentaux. Des années plus tard, ces pays seront rattrapés par ce que qu’on appelé vers la fin des années 70 la ''crise de la dette''.

Pour résorber cette crise, les puissances impériales vont alors imposer aux nations africaines des Programmes d’Ajustement Structurels (PAS) afin de rouvrir l’Afrique au néolibéralisme, car, faut-il le dire, l’échec du capitalisme était patent en occident. Mais comment alors le néolibéralisme qui est entré en Afrique par le PAS a amené la pauvreté dans ce continent ?

La politique économique Keynésienne

Le keynésianisme est un courant de pensée économique initié par l’économiste britannique John Maynard Keynes. Ce qu’on appelle les politiques économiques Keynésiennes, c’est la conception selon laquelle il n’est pas sain que les compagnies privées jouent un rôle central dans tous les aspects de l’économie d’un Etat. Les keynésiens pensent donc que, si on laissait les entreprises agir à leur guise, tout le système capitaliste s’effondrerait. Par conséquent, bien qu’ils soient d’avis que les entreprises privées jouent un rôle important au sein de l’économie, ils croient aussi que l’Etat devrait prendre certaines mesures pour limiter les profits et promouvoir le bien-être de la population. Ces mesures consisteraient formellement en la mainmise de l’Etat sur certains services clés ; en la perception d’impôts élevés pour les entreprises et les riches afin de financer les services publics ; en la prise en charge par l’Etat de services publics tels que les soins de santé et l’éducation, et ; en un système judicaire qui protège tous les citoyens.

Pour repenser la pauvreté d'après la Deuxième guerre mondiale, les Etats ont fourni à leurs citoyens des services publics, comme l’eau, les installations sanitaires, les transports, les télécommunications, l’électricité, l’éducation, les soins de santé et parfois même des logements. Cependant, ces services n’était pas pour autant fournis gratuitement. C’est sous la forme d’impôts nationaux et des taxes municipales que les usagers payaient pour en bénéficier. Néanmoins, les Etats travaillaient sur une base de taxation à seuils variables, selon laquelle les entreprises et les riches payaient beaucoup plus que les pauvres. De plus, les services rendus aux pauvres étaient subventionnés par l’Etat. En fait les Etats adeptes de ces politiques garantissaient que les services publics n’étaient pas motivés par des considérations de profit.

L’économie Keynésienne et le socialisme africain des années 60

Après les indépendances, l’économie Keynésienne et le socialisme africain sont devenus les formes dominantes d’économies prônées par les Etats africains. Les Etats nouvellement indépendants d’Afrique ont élargi les services publics qu’ils offraient à leur population dans les années 60 et 70. Ils ont aussi tenté d’étendre ces services aux zones rurales et quelques-uns d’entre eux proposèrent même de nouveaux services publics, notamment le logement ou la nourriture de première nécessité subventionnée. En Tanzanie, par exemple, où le socialisme africain s’était mis en place après l’indépendance, l’Etat promouvait la propriété collective et introduisait la gratuité de l’éducation, des soins de santé et même du logement pour la plupart des Tanzaniens. Il nationalisait aussi le secteur des télécommunications et mettait en place, dans les plus grandes villes, des services d’approvisionnement en eau et de tout-à-l’égout gérés par l’Etat. De la même façon, pendant les dix premières années de son indépendance, l’Etat zimbabwéen a dépensé des sommes d’argent impressionnantes pour proposer des services publics comme l’éducation, le traitement des eaux usées et le logement. Jusqu’aux années 80, le gouvernement zambien a investi avec prodigalité dans les services publics. Même les pays d’Afrique qui s’étaient transformé en dictature conservatrices – comme le Zaïre, l’actuel RD Congo – ont adopté des politiques économiques Keynésienne et ont tenté d’étendre les services publics qu’ils offraient déjà. Grâce à tout cela, la qualité de vie et la santé des populations se sont améliorées en Afrique pendant les années 60 et 70.

Pendant cette période, les pays nouvellement indépendants ont aussi tenté de réduire leur dépendance économique envers les pouvoirs impériaux. Plusieurs d’entre eux comme la Zambie, l’Angola et le Mozambique ont dépensé des sommes d’argent conséquentes pour mettre en place des usines manufacturières et essayer de diversifier leurs économies. Le problème résidait en ce que ces Etats disposaient généralement de ressources limitées et ont souvent dû avoir recours à des emprunts à l’étranger. C’est ainsi qu’ils ont été rattrapés par la ''crise de la dette''.

La crise de la dette et l’entrée du néolibéralisme paupérisant en Afrique

Pendant les années 70, le capitalisme est en plein déclin en Occident à cause notamment d'un fort succès des politiques économiques Keynésiennes. Des grandes entreprises ferment les unes après les autres. Les pays impériaux vont alors se servir de la crise de la dette en Afrique pour forcer les gouvernements africains à adopter des Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) par le biais du Fonds Monétaire International (FMI). Ainsi donc, l'Etat africain qui recourait à une aide occidentale était sommé de privatiser ses services publics afin d'ouvrir des opportunités plus rentables aux grandes entreprises privées occidentales (1).

Cette tendance à la privatisation a eu des répercussions catastrophiques en Afrique. De nombreuses études ont montré que le retrait de l’Etat de la gestion des services publics en Afrique a conduit à la dislocation des communautés. Les gens ne peuvent plus partager des ressources telles que l’eau car elles sont devenues trop couteuses. Par exemple, le prix de l’eau en Namibie a augmenté de 20% par an pendant 5 ans suite à la commercialisation de Namwater qui gérait l’eau du pays (2).

La privatisation des services publics a aussi aggravé le chômage en Afrique. Dès que les compagnies privées achètent les entreprises d’Etat, elles ont tendance à réduire la force de travail pour accroitre leurs bénéfices. Par exemple, plus de 61 000 personnes ont perdu leur emploi lors du programme de privatisation en Zambie et de nombreuses personnes se sont paupérisées. Les taux de pauvreté ont augmenté alors que les conditions sanitaires baissaient sauf quelques enclaves réservées aux élites qui recevaient des services de qualité de la part de sociétés privées. Le néolibéralisme a donc contribué en l’émergence d’une société où l’homme est un loup pour l’homme.

Sources :

(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Ajustement_structurel

(2) Rolph van der Hoeven, L'ajustement structurel au-delà en Afrique subsaharienne, Paris, Karthala, 1995, p. 32.

À propos de l'auteur

user_images/277462_fr_548163_445.jpg

LÉON-MARTIN MBEMBO

Professeur de sémiologie, communication et marketing, il s'intéresse également au marché et à la sécurité informatique.
  • 72

    Articles
  • 16

    Séries
  • 0

    Abonnés
  • 0

    Abonnements

Poursuivez la discussion!