La politique éditoriale des quotidiens francophones belges

Des études de sociographie de la presse belge indiquent que la ligne éditoriale des quotidiens francophones en Belgique est truffée des plusieurs idéologies
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En scrutant des études de sociographie de la presse en Belgique, il apparaît presque clair que la politique éditoriale de la plupart des quotidiens francophones belges est empreinte de plusieurs idéologies. Celles-ci appliquent souvent aux faits des grilles de sélection et de lecture truffées des positionnements idéologiques des propriétaires, rédacteurs, sponsors, lecteurs, partis politiques, associations syndicales, églises, etc.

Le tabloïd assorti de cette sociographie ne s’est cependant pas intéressé à la question de l’objectivité dans le traitement de l’information journalistique. Il est resté fondamentalement descriptif. En voici les résultats.

Groupe Rossel

Le Soir est, par son tirage, le premier quotidien belge d'expression française. Il doit ce rang à sa position de plus grand journal "local" bruxellois. Se voulant neutre et sans attache avec les partis politiques, la politique éditoriale du Soir est sensible aux problèmes communautaires, selon une perspective bruxelloise qui rend compte de certains parallélisme plus ou moins nets selon les moments avec les positions du FDF. L’équipe de sa rédaction est pluraliste et organise consciemment l'équilibre aux différents niveaux. Malgré un ton assez institutionnel, la coloration de l'information est bleutée, verdâtre, amarante ou rosée selon que l'événement est rapporté par W, X, Y ou Z. Sa rubrique "Tribune libre" est ouverte aux dirigeants des partis politiques et à quelques notables du monde universitaire et de l'establishment. Les positions sociales et économiques du Journal ne traduisent pas toujours le même souci d'éclectisme.

La Meuse-La Lanterne, première à Liège, réserve une part très importante à l'information traitée de façon sensationnelle. Sa mise en page très visuelle, de type "affiche", privilégie un ou deux événements présentés en "coup de poing". Dans les années 1970, l'oreille ultraconservatrice du rédacteur, Paul Gabriel, perçait dans le choix et la présentation de certains sujets que dans leur traitement rédactionnel. Aujourd’hui, le quotidien témoigne d'une très bonne technique de vulgarisation sur les thèmes, notamment sociaux, qui retiennent l'attention du moment.

La Nouvelle Gazette-La Province-Le Progrès , surtout puissante dans le bassin de Charleroi, est axée sur l'information régionale, une place importante étant faite aux sports et aux faits divers. Ses options politiques sont celles d'un libéralisme wallon assez proche de M. Perin; ses positions sur les questions sociales et économiques sont souvent conservatrices.

Groupe Brébart

La Dernière Heure est soumise, pour les problèmes de politique internationale, au vu de son propriétaire Maurice Brébart, qui fut proche des "ultras" de l'Algérie française. Les éditoriaux de politique intérieure affichent une fidélité certaine au libéralisme traditionnel et bruxellois. Sa rubrique sportive est l'une des atouts de ce journal qui pénètre largement dans les milieux populaires, notamment dans le Hainaut.

La Libre Belgique, lue par la bourgeoisie catholique et dans les milieux politiques, donne une place importante à la politique intérieure où ses commentaires ont valeur d'événements. Soutenant les positions les plus conservatrices, elle ouvre ses interviews aux politiciens de touss bords. A des rares exceptions près (sur certains problèmes d'aménagement urbain, à Bruxelles notamment), ce journal prend en son compte sur les problèmes de l'emploi, de l'énergie, etc., les positions des milieux d'affaires. Son approche des questions de politique étrangère est très hétéroclite, tantôt réactionnaire tantôt plus ouverte.

Presse socialiste

La Wallonie, publiée par le FGTB de Liège, est marquée par un fédéralisme hérité d'André Renard et par un engagement socialiste non inféodé à l'action du PSB. Elle pratique le pluralisme philosophique dans sa ligne éditoriale (chronique religieuse) et tente de rivaliser avec La Meuse en réservant un espace important aux faits divers.

Le Peuple-Le Journal. Depuis qu'il est imprimé à Charleroi sur les presses du Journal et Indépendance, Le Peuple a perdu...la sienne: il ne publie plus que quelques billets politiques distincts. Ne se présentant plus comme l'organe du PSB - dont il reste pourtant très proche comme on l'a vu à l'occasion de la grève du personnel de l'intercommunautaire liégeoise ALE - on le disait, dans les années 1980, dépendant sur le plan financier des mutualités socialistes dirigées par E. Leburton. Sur le plan technique, il l'est totalement de la FGTB de Charleroi qui contrôle Le Journal. Les deux titres réservent une place importante aux informations régionales et aux sports.

Le groupe Vers l'Avenir s'est spécialisé dans les informations régionales d'intérêt parfois très local, qui distinguent ses différents titres. Edité à Namur où il domine, disposant d'un quasi-monopole dans le Luxembourg, ce journal marqué par ses sympathies sociales-chrétiennes est surtout soucieux de ne mécontenter aucun groupe professionnel. Assez conservateur sur les problèmes de structures économiques, il prend rarement parti lorsque des grèves sont déclenchées dans sa zone d'influence.

Le Rappel, quotidien de la bourgeoisie catholique du Hainaut, se donne des allures populistes par ses informations régionales et sportives et une touche intellectuelle par les billets de son rédacteur en chef Pol Vandromme, dont les attaches maurassiennes sont connues. Elles lui firent à l'occasion appuyer non seulement l'aile droite du PSC mais aussi E. Leburton (PSB) lorsque celui-ci tentait de limiter le mouvement de régionalisation.

Nord-Eclair, journal français d'origine chrétienne mais tombé dans l'empire de Robert Hersant, a pris d'assaut le Hainaut occidental - où Le Courrier de l'Escaut (groupe Vers l'Avenir) s'efforce de résister en lui empruntant son style. Ce dernier, du type populiste et très régional, met l'accent sur la photo qui remplace souvent les textes, tandis que les titres font office de commentaire.

La Cité reflète par son pluralisme politique limité au monde chrétien celui que le Mouvement ouvrier chrétien a laissé se développer en son sein, de la gauche du PSC aux groupes politiques de travailleurs chrétiens (GPTC), parfois alliés aux communistes sur le plan électoral. Ses positions wallonnes sont proches de celles de la CSC régionale et, souvent, des thèses fédéralistes de "Rénovation wallonne". Le journal publie des dossiers et des analyses critiques dans le domaine social, économique et politique; ses rubriques sociale et sportive sont assez développées.

Le Jour traduit bien l'ancienne spécificité culturelle et économique de la région verviétoise; son leadership en fait une bonne affaire malgré son faible tirage. Sans tendance politique affirmée, réservant la plus grande place à l'illustration des événements locaux, ce journal défend des positions d'intérêt local; il fait campagne quand des projets, comme celui du viaduc entre l'autoroute et le centre urbain, lui paraissent aberrants.

Le Drapeau Rouge, journal du Parti communiste, dont il suit fidèlement la ligne intérieure et internationale, a jugé indispensable en 1974 de redevenir quotidien. Son intérêt majeur réside dans la place qu'il accorde aux luttes sociales et à l'évolution du front commun syndical. Ses chroniques économiques sont appréciées pour la qualité de leur documentation.

En conclusion, on retiendra la part réduite des journaux qui peuvent être considérés comme progressistes ou proches du mouvement ouvrier - 12 à 15% du tirage total, alors que la gauche est majoritaire en Wallonie - ainsi que le caractère souvent décisif des implantations locales tant au point de vue publicitaire que rédactionnel, comme en témoigne la place que la plupart des organes de presse accordent aux sports et aux événements locaux.

Sources :

Pierre Van den Dugen, Milieux de presse et journalistes en Belgique au XIXe siècle (1828-1914). Des origines de l’État constitutionnel bourgeois aux débuts de la démocratie de masse , Thèse de doctorat en Philosophie et Lettres (Histoire), sous la direction de Jean Puissant, Université libre de Bruxelles, 2003, 582 pages

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