Boltanski à la 54e Biennale de Venise: Chance

Pour gagner une œuvre de Christian Boltanski il fallait aller à Venise tenter votre chance ou participer au tirage au sort sur internet
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A la suite de Monumenta 2010, Boltanski, qui représente la France à la 54e Biennale de Venise, expose une nouvelle installation de grand format qui reprend ses thèmes favoris: l’histoire et les événements de la vie de l’homme, le travail de mémoire associé aux traces laissées par les vêtements , les jouets, les boîtes, les albums et les collections de photos. Il manie l’interrogation et, en travaillant sur le passé, le hasard, le destin, il part à la recherche de lui-même invitant, par une forte interpellation, le public à le rejoindre, car il crie haut et fort.

Le dispositif

Le pavillon français de la 54e Biennale de Venise, nommée Illuminazioni, est composé de quatre salles d’exposition: dans la première plusieurs centaines de photographies de nourrissons défilent rapidement; de temps en temps se produit, de façon aléatoire, un arrêt sur l’image, le public a alors le temps d’observer le portrait de l’un d’eux.

Dans la deuxième et quatrième salle sont présentés deux immenses compteurs: le premier comptabilise les morts, le second les nouveau-nés. Cinq morts et sept naissances par seconde.

Dans la troisième salle des morceaux d’images de visages de bébés, d’enfants, de vieillards (yeux, nez, fronts, bouches, mentons) se déroulent pour reconstituer la vision d’un faciès inventé, acte d’une nouvelle renaissance. Le visiteur peut interrompre le défilement accéléré des trois bandes horizontales en appuyant sur un bouton. Il y a très peu de chance que les éléments d’un même visage se trouvent réunis. Le visiteur qui y réussirait, comme aux machines à sous, emporterait l’œuvre! Une chance sur 10300 et 1,2 million de combinaisons possibles. Boltanski nous invite à jouer et tenter de gagner!

«Evidemment, c'est toujours la question du hasard... C'est aussi la question des ancêtres. Nos visages sont des puzzles faits de parties qui nous viennent des visages de nos aïeux. Tous ces gens se sont mélangés pour créer un individu unique» explique l’artiste.

Dans le jardin, devant l’entrée du pavillon, Boltanski a voulu cinq chaises . Cette installation, déjà utilisée au musée Bourdelle en mai 2010, invite le spectateur à s’asseoir et à répondre à la question enregistrée par un dispositif sonore qui se met en route dès que la chaise est occupée: «Est-ce la dernière fois?»

Boltanski et la fixation des traces

A Monumenta 2010, les traces de vie étaient signalées par une accumulation de vêtements, archivés et constituant une sorte de monuments aux morts. Saisi et redistribué de façon aléatoire par une grue, allégorie du destin ou main de Dieu, qui se chargeait de les déplacer dans la fosse commune, le tout baignait dans un froid glacial.

Ici à Venise l’installation propose des traces, défilements de photographies et déroulements de deux compteurs dont l’affichage n’a rien de poétique. Ils mettent en évidence le comptage des nouveau-nés qui est en moyenne supérieur à celui des morts de 200000: «nous ne serons pas remplaçables, mais nous sommes heureusement remplacés» nous dit l’artiste.

Les statistiques affichées soulignent la disparition de toute individualité dans l'incrémentation inéluctable des chiffres; de la même façon cette personnalisation s'évanouissait dans les inventaires et autres collections de l’artiste. Pour chacun cependant, il parle de la naissance de l'homme et de son rapport inéluctable à la mort dans une problématique universelle faussement ludique qui fait intervenir le hasard, la chance sans oublier la malchance et le destin de chacun: où, quand, comment, pourquoi… l’instant de ma mort? C’est bien ce que demande la chaise parlante, question que nous nous sommes tous posée?

Quoi de plus banal? La vie, la mort, le destin, le hasard

La simplicité de l’artiste dans ses entretiens avec les journalistes est une évidence, elle se retrouve dans son œuvre; il annonce que l’art est pour lui un jeu, un artifice où le mensonge a sa place puisque la vérité est trop complexe. Il vaut mieux l’inventer comme au théâtre, dit-il, au lieu de mots, il utilise des signes. Ici ils sont omniprésents et par là même cabalistiques et menaçants. Par ces chiffres nous serons inexorablement, nous aussi recensés… parmi les morts dans un futur qui peut être très proche «est-ce la dernière fois?» question lancinante et sans réponse possible.

Boltanski commente : « L'image est commandée de façon totalement aléatoire. C'est le hasard, le hasard complet, comme celui de la conception d'un enfant. Les parents font l'amour à un moment précis. A un autre moment, le résultat aurait été différent. L'enfant aurait été différent, vous, moi. Notre vie n'est que chances… Cette installation fait un bruit terrible. Elle vibre, on se croirait vraiment dans une imprimerie... C'est une fabrique de bébés et une allusion aux Temps modernes de Chaplin, bien sûr».

Toujours une forte émotion du visiteur

Le projet de Boltanski est toujours le même: faire ressentir la réalité même violemment et avec des moyens spectaculaires; ici le hasard, le manque de maitrise de notre vie, ses deux pôles indissociables et incontournables pour tout être humain apparait comme une évidence qui dérange et bouscule. «La mort n’est pas mon métier» dit l’artiste mais il regrette que les signes du deuil et ses rituels ne se montrent plus et que la mort devienne honteuse.

Mais pour consoler son public il l’invite à un tirage au sort, une loterie pour lui faire gagner une de ses œuvres, une chance ! Boltanski est un optimiste .

Voir les images de la Biennale

Pour comprendre l’œuvre de Christian Boltanski il est conseillé de lire ou de relire:

Boltanski à Monumenta 2010: La fureur de vivre et de mourir , article du même auteur

La 54e Biennale d’art contemporain de Venise se tiendra du 4 juin au 27 novembre 2011

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