Exposition Bonnard à la Fondation Beyeler : La maison imaginaire

Bonnard nous invite à observer la rue, à visiter les espaces de sa maison, à contempler ses habitants et à partager leur vie la plus intime
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L'exposition de la Fondation Beyeler présente soixante toiles de Pierre Bonnard dans un parcours qui mène le visiteur du boulevard parisien aux scènes pastorales, de la salle à manger à la salle de bains de la maison où la présence silencieuse de Marthe côtoie celle d'un peintre aux autoportraits sans concession.

La vie bourgeoise des grands boulevards parisiens et de la campagne

Dès 1898 Pierre Bonnard porte son regard vers les espaces urbains et leur agitation ; du Pont des arts aux Deux élégantes de la Place Clichy en passant par Le Pont du Carrousel (1905), Matin à Paris , Place Clichy (1911/12). Le peintre est sensible à l’atmosphère des villes et à ses habitants, aux jeux des enfants, à l’élégance des dames chapeautées et il dira face aux tâches laborieuses du « brave petit peuple, je l’ aime de tout mon cœur ».

Ses silhouettes sont les archétypes d’une vie urbaine où les gens ne font que passer, indifférents au monde qui les entoure, absorbés par leur activité. Il dira d’eux : « Quel charmant spectacle de voir ce monde de travailleurs s’échappant de la gare, comme les abeilles d’une ruche. Ils courent à leur grain, ils vont chercher leur pâture…ces allées et venues deviennent touchantes, elles assument une certaine grandeur ».

A la ville il préfère la campagne, celle des Après-midi bourgeoises (1900), de La Grande terrasse à Vernon où s’expose la quiétude de la vie de famille, offrant une telle paix qu’elle en devient caricaturale. Les personnages figés, quasi somnolents, baignent dans un décor théâtral dont la texture, dense et serrée, ressemble à celle d’une tapisserie. La mode, héritée du mouvement Arts and Crafts et des Nabis, est au décoratif; il s’exprime dans la conception de paravents, les quatre panneaux de Femmes au jardin (1891) l’illustrent.

La maison imaginaire de Bonnard

Ce silence proche du recueillement s’installe dans la maison, dans l a salle à manger o ù un fouillis d’objets immuables, les étoffes, La Nappe blanche ( 1925), le guéridon, les pots, la tablette sur laquelle est posé un broc, disparaît dans l’unification du décor. Poésie de circonstance, les petits riens,- Le Café (1915) en est un exemple-, commémorent le quotidien.

Le retrait à l’intérieur dans un espace clos irréel, aux ombres pourpres et à la lumière incandescente donne le sentiment de l’inaccessible. Les personnages acquièrent une dimension intemporelle, le regard se pose et arrête le temps.

Le paysage entre dans la maison par les fenêtres et les portes ouvertes, leurs montants servent de cadre structurel à la peinture tout en compliquant la lecture de l’espace extérieur et de l’espace intérieur qui s’interpénètrent. Les Intérieurs illustrent le problème posé par l’envahissement de la couleur qui donne une touffeur à la pièce malgré la présence d’une ouverture qui n’aère ni l'habitation, ni le tableau.

L’Atelier au mimosa (1939/46) en est la plus magistrale démonstration, le tableau irradie de lumière, saturé par une couleur jaune envahissante qui rend les éléments de la pièce et la présence féminine, évanescents et irréels. L’unification du décor, par l’invasion de la vision extérieure dans l’intimité du lieu de vie, absorbe tout et crée un espace confidentiel et incandescent, en donnant au spectateur le sentiment de l’inaccessible et de l’intemporel.

Dans chacun de ces tableaux, la présence d’une femme est suggérée dans l’embrasure d'une porte ou dans un coin de la toile. Aucune forme n’est réellement lisible, ce qui lui donne un certain mystère; le spectateur se voit contraint de déchiffrer la toile en posant longuement son regard sur elle.

Dans l’intimité du peintre

Bonnard n'offrira pas seulement des silhouettes au spectateur, celui-ci aura aussi le loisir de contempler longuement Marthe nue ; dans une atmosphère étouffée, celle que crée le ton de la confidence à voix basse, le silence de l’intime et la douce sérénité s’affichent comme une sorte de méditation où flotte la conscience simple de la nudité, celle de l’innocence, de l’abandon.

Le regard du peintre se pose et arrête le temps, celui qu’il prête à son modèle préféré, Marthe sa femme, lui faisant don ainsi d’une éternelle jeunesse. Dans sa lutte contre le désenchantement, il choisit de rester ébloui mais la nostalgie est sous-jacente, témoigne d’un réel désir d’éternité et d’absolu, à la recherche de la beauté pure.

Le corps de la femme , toujours privée de regard, devient objet, prétexte essentiel à sa peinture ; la sensation l’emporte sur la réalité, la salle de bain se transforme en atelier pour travailler à quelques centimètres de Marthe ! La série des Nus dans la baignoire des dix dernières années est bien plus un hymne à la peinture elle-même qu’à l’être aimé réduit à un corps gisant et moiré, entièrement dissous au fond d’une baignoire.

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