Expressionismus & Expressionismi: L'indépendance de la couleur

A la Pinacothèque de Paris : Der Blaue Reiter 1911 et sur les sites azuréens, un territoire pour l'expérimentation : La Couleur en avant 1951-2011

L’aventure de la couleur tout au long d’un siècle artistique innovant est présentée à travers deux expositions: La première instruit un dossier centenaire menant l’Expressionnisme à l’Abstraction à l'intitulé savant, Expressionismus & Expressionismi . La seconde est liée aux soixante années d'expériences contemporaines qui vont mettre la Couleur en Avant

Les mouvements expressionnistes allemands

Die Brücke et Der Blaue Reiter se confrontent dans l’exposition de la Pinacothèque parisienne. Les deux écoles rassemblent, chacune à leur manière, toutes les tendances artistiques de l’Allemagne du début du XXe siècle et particulièrement la peinture non-académique.

Die Brücke est fondée à Dresde en 1905 par Ernst Ludwig Kirchner , Erich Heckel, Karl Schmidt-Rottluff et Fritz Bleyl. A Munich le 18 décembre 1911 s’ouvre à la galerie Tannhäuser une exposition au titre mystérieux: 1ère exposition de la rédaction du Cavalier Bleu . Les œuvres de Wassily Kandinsky et de Franz Marc , les deux fondateurs du groupe, sont associées à celles d’Henri Rousseau, Robert Delaunay, Auguste Macke, Gabrielle Munter, Schoenberg, Marianne von Werefkin…

Les deux courants, malgré leurs différences, privilégient la couleur et l’empathie avec la nature. Le groupe de Dresde, novateur, présente des tableaux marqués par des techniques graphiques héritées de Dürer, des couleurs stridentes et des thèmes violents. Ces peintres expriment le drame humain et renouvellent la perception en utilisant un « rythme fiévreux, une tension graphique portée à son comble pour un dessin sans concession ». Il faut attendre 1911 pour que les recherches expressionnistes aboutissent à l’avènement de la couleur comme renouvellement profond d’une vision picturale plus poétique, lyrique et abstraite ; Le Cavalier Bleu en sera le héraut.

La couleur moyen d’expression privilégié

« Marc était lui-même le cavalier bleu, la monture qu’il chevauchait avait une âme bleue comme la sienne ; ainsi porta-t-il son drapeau par-dessus les prairies aux fleurs bleues, à travers les cortèges de nuages blancs jusqu’au bleu éclatant. Tout à coup il s’arrêta, devant lui avançaient ses flots bleus, alors il planta son étendard dans le sable doux, car Franz Marc était un porte-drapeau ».

Ce poème lyrique de Theodor Daübler illustre le thème du Cavalier Bleu, incarnation, dans le parcours spirituel de Kandinsky de saint Georges, chevalier des forces du bien contre les forces du mal ; pour Marc Les Grands Chevaux bleus , grandes masses colorées, sont le symbole du vrai, du vierge, du bon et du beau.

La loi des couleurs

Le bleu est, pour le théoricien-philosophe Kandinsky, la couleur céleste, pleine de promesses et d’espoirs, destinée aux nostalgiques du pur. Le jaune irradie, le vert repose, le rouge a une force vive, effervescente, et triomphante. Chaque couleur dispose d'une plus ou moins grande énergie.

La deuxième loi est la confrontation de pôles chromatiques antinomiques pour créer un état de tension ou mettre en scène un conflit. Les propriétés de plus ou moins grand éloignement, les résonances de couleurs permettent des échos, supports clairs pour s’orienter dans un tableau, même abstrait.

Dans le passé la peinture religieuse maintenait un certain symbolisme: chaque couleur avait sa fonction, le jaune évoquait le sacré, le blanc servait de liaison, le noir séparait et dessinait, le rouge restait une couleur tragique et solennelle utilisée pour les manteaux royaux, les armes, les martyrs. Le vert, signe de résurrection, incarnait la vie.

Avec l’expressionnisme, la couleur existe pour elle-même, autonome par rapport à la ligne et à la forme, elle génère l'effacement de la figure jusqu'à l'Abstraction. Elle organise la composition du tableau, contrôle son rythme et son équilibre, exprime et suscite des sensations et des émotions; elle participe à la lecture de l'oeuvre.

Le rôle majeur de la couleur dans la modernité

Les tenants de la modernité, Raoul Dufy, Hommage à Claude Debussy (1952), Matisse le maître des couleurs pures, Picasso , Chagall, Léger , pour qui la couleur doit se libérer des contours, Ernst, De Staël , Hartung … contribuent à cette émancipation jusqu’au monochrome.

Les travaux d’Ellsworth Kelly, Red, Yellow, Blue I (1963), le Bleu des Anthropométries de Klein, le Dripping de Pollock, les tampons de Louis Cane , les Tirs de Niki de Saint Phalle , L es Compressions de César, L es Accumulations d’Arman , éludent les outils traditionnels du peintre tout en travaillant la couleur.

Les générations successives vont donner à ces interrogations des réponses novatrices : le cycle de « L’Aliment blanc » de Robert Malaval où papier mâché blanchi et cire de bougie contaminent et polluent tableaux, meubles ou personnages. Les paravents de Patrick Saytour exposés en plein air, la répétition rythmée des empreintes colorées d’une éponge enduite de peinture par Claude Viallat , L es Colonnes coloriées, totems de Bernard Pagès, tel Tracé lumineux coloré dans une forêt , les châssis transparents ou les extensibles de Daniel Dezeuze , sont le sujet de l’œuvre et les tableaux pansés d’ Erick Dietman laissent penser que la peinture et, avec elle la couleur, sont malades !

La nouvelle création s’investit à son tour dans la problématique de la couleur, aidée par des technologies innovantes. Les panneaux industriels en aluminium peints par Adrian Schiess de manière uniforme, posés à plat, sont-ils monochromes, outils ou nouveau médium? Geste iconoclaste sûrement!

Les artistes expressionnistes aspirent à une révolution de l’art leur permettant de se libérer du principe d’imitation, revendication affichée dans l’Almanach du Blaue Reiter . Ils comparent leurs contemporains français, Van Gogh, Cézanne, Gauguin, Matisse, Picasso… aux techniques archaïques et primitives, tant celles de l’Occident médiéval que les expressions plastiques africaine, mexicaine, océanienne, chinoise, japonaise, des Indiens de l’Alaska ou celles de l’art folklorique bavarois ou russe.

Pour les artistes contemporains il s’agit plus de revisiter les acquis de l’art et ses innovations avec un esprit frondeur qui ne néglige pas l’analyse et la critique ; les artistes n’hésitent pas, selon Paul Ardenne, à pratiquer la copie, la simulation et l’incarnation « car l’image peinte, à l’instar de l’icône sacrée, détient le pouvoir de susciter la foi… »

Expressionismus et Expressionismi - Pinacothèque de Paris Jusqu'au dimanche 11 mars 2012

La couleur en avant In « l’Art contemporain et la Côte d’azur, 1951-2011, Un territoire pour l’expérimentation » 25 juin – 27 novembre 2011

Die Brücke Aux origines de l'expressionisme

Musée de Grenoble du 30 mars au 17 juin 2012

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