La modernité de Monet : un nouveau panthéisme

Les héritiers de Monet sont américains et européens: l'Ecole de New York et l'Ecole de Paris s'observent et rivalisent dans l'innovation picturale
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«Faire du Monet tardif pur» est le désir de Sam Francis ou donner une «version futuriste de Monet», celui de Morris Louis , tous deux américains; pour les artistes français du milieu du XXe siècle, il s’agit de préserver une certaine tradition même dans la plus grande des innovations picturales.

Le paysage est, depuis Monet, précurseur de l’abstraction , le nouveau lieu pictural que constitue le tableau lui-même. Les héritiers post-impressionnistes exaltent les traits de couleur et la lumière qui rythment et inondent la surface picturale. Ces touches multiples et serrées s’échappent du contenant, si fragile déjà, que Monet préservait encore un peu par la silhouette des Cathédrales ou les bords de la mare de Giverny, essayant de tenir le tout avant qu’il ne s’échappe du tableau dans un phénomène nommé All Over .

L’impressionnisme abstrait

Ce courant artistique sous-entend que les peintres doivent abandonner l’abstraction géométrique pure, la vision cubiste et le surréalisme , en y ajoutant une petite touche de japonisme dans ses composantes zen et calligraphique. Le panthéisme teinté de métaphysique est à la mode, il préoccupe Boris Vian dans L’Ecume des jours et le cinéma de l’époque avec Partie de campagne (1936) de Renoir, La Nuit du chasseur (1955) de Charles Laughton, ou La Maison prés de la rivière (1950) de Fritz Lang…

L’équilibre entre le pictural et le linéaire, entre indices figuratifs et motifs abstraits, appartient à ce style. Le geste, la couleur, la composition abstraite ne constituent plus les seuls éléments de la postérité de Monet; durant les heures passées dans la contemplation de la nature, la place à la sensation intérieure, à l’intime se fait naturellement, aidée en cela par les peintres fondateurs de l’abstraction .

Déjà prônée par Kandinsky la «nécessité intérieure» est maintenant une donnée reconnue et valorisée par les peintres et le public de l’époque. Bazaine exprime que « la profonde vérité du cubisme ce n’est pas d’avoir décomposé et analysé l’objet, c’est d’avoir retrouvé son rythme créateur, son élan vital mais à partir de l’homme, à partir du geste créateur de l’homme ».

L’idéal humaniste de l’Ecole de Paris

L’exposition-manifeste de 1952, à la galerie Charpentier où cent chefs-d'œuvre de peintres de l'Ecole de Paris sont présentés, parmi eux, ceux de Bazaine, Manessier , Estève , De Staël , Hartung , Soulages… est l’expression d’un nationalisme débordant en réaction aux succès des artistes américains et d’un renouveau justifié par les suites de l’occupation allemande. Ces peintres, forts d’une tradition française qu’ils revendiquent, tentent de préserver la peinture de tout excès, allusion directe à la totale abstraction et au réalisme exacerbé de l’expressionnisme.

L’eau est un thème privilégié pour Bazaine, il témoigne de son accord profond avec la nature, celle des réalités secrètes et des mystères. Son abstraction se libère de la rigueur constructive des œuvres de 1950 où subsistaient encore des traces cubistes exprimées par la présence sous-jacente d’une grille , fictive, mais qui reste un cadre formel charpenté pour une déclinaison chromatique.

Manessier dans Requiem (1956) associe aux sensations auditives, la perception de lieu, d’espace; les Jardins suspendus (1955) de Vieira da Silva , les pans colorés de De Staël participent à cette problématique qui situe ce style entre abstraction et figuration. Dans les vitraux où va s’exprimer, pour certains de ces artistes, le culte de la lumière et de la couleur, le renouveau sera aussi religieux.

L’Amérique

«La touche rythmée, la pulsation colorée… des masses qui se font taches et se confondent, au lieu de formes qui demeurent séparées; de larges rythmes bien apparents, des tons rompus, des couleurs de saturation et de densité inégales, des marques visibles de pinceau, couteau, doigt ou chiffon» sont les nouvelles normes stylistiques selon C. Greenberg, critique d’art américain.

L’immersion, la désorientation spatiale, l’instabilité, l’esthétisme du brouillard, de la nébulosité, les aubes et les crépuscules, les atmosphères denses et saturées, le calme, le lyrisme qui nourrissent le monde naturel de Monet s’enrichiront de méditations philosophiques et méditatives chez les artistes américains ou de violences gestuelles dans l’acte de peindre qui soulignent la sensualité du coup de pinceau, le plaisir tactile de l’empâtement et de la texture.

La conclusion sera celle de Monet : « Je sais seulement que je fais ce que je peux pour rendre ce que j’éprouve devant la nature et que le plus souvent, pour arriver à rendre ce que je ressens, j’en oublie totalement les règles les plus élémentaires de la peinture, s’il en existe toutefois ».

Le message sera bien compris par nos artistes contemporains qui oublieront, comme l’avait prédit Monet toute règle.

L'Ecole de Paris est présentée au Betchler Museum de Charlotte en Caroline du Nord jusqu'au 31 janvier 2011. Manessier y est particulièrement bien représenté.

Expositions Monet à Paris au Grand Palais jusqu'au 24/ 01/2011 et au musée Marmottan jusqu'au 20/02/2011

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