Le château de Chenonceau présente son Musée Imaginaire

Accord parfait entre nature et architecture, le château de Chenonceau, chef d'œuvre de la Renaissance, vu par des peintres contemporains

A Florence au début du XVe siècle la découverte de la perspective crée un nouveau langage des formes architecturales qui sera adopté à Chenonceau . Les demeures nobles sont en travaux ; elles se modernisent, s’embellissent, se parent, grâce à la présence de la cour du roi qui réside dans ce Val de Loire qu’elle va transfigurer par un art de vivre raffiné et élégant.

L’allée majestueuse, les jardins de Catherine de Médicis et de Diane de Poitiers accueillent les visiteurs : Du Jardin Vert au l abyrinthe italien e t à l'harmonie florale du potager souffle l'esprit de Chenonceau, Château des Dames pour l’histoire de France.

Les artistes, invités chaque année depuis 1980 à exposer: Brasilier, Jiri Georg Dokoupil, Julian Schnabel, Miquel Barcelo, Zao Wou-Ki, Enzo Gucchi, Olivier Debré , Francesco Clemente, Pat Andrea, Julian Schnabel, Bernard Buffet … avec le désir de rendre hommage à ce château qui a accueilli leurs œuvres, ont réalisé l’affiche originale de leur exposition pour une rétrospective inédite qui vient de se terminer en novembre 2011.

La nouvelle conception d’un espace régulier

Le plan-masse de l’édifice au tracé strictement orthogonal, présente la disposition la plus simple : un bloc carré entouré de tourelles et traversé par un couloir central. L’élévation des trois niveaux ornés de pilastres en faible relief, bordée par un cordon mouluré horizontal au profil vigoureux imprimant un dessin sur la surface, est surmontée d'immenses toits en ardoises.

Le gout du pittoresque se manifeste par la poussée en saillie au-dessus de l’eau d’une série d’arches simples et monumentales, d’une hauteur considérable, surmontées de saillies cylindriques, couvrant l’avancée triangulaire des piles. L’extension vers les forêts voisines, où l’on chasse le cerf, permet de franchir le Cher pour un effet d’ensemble qui évoque celui d’un aqueduc romain.

Le château est conçu avec une esplanade et des parterres qui encadrent la noble demeure en affirmant la dignité de celle-ci par l’ampleur des jardins et par des perspectives lointaines sur les parcs et les environs. Les parterres géométriques aux origines du jardin à la française soulignent le caractère rigoureux de la construction en plans carrés. Architecture et paysage sont intimement liés dans un juste équilibre entre la pierre, l’eau et le végétal.

La pierre, l’eau, le végétal vus par les artistes

Auréolée de bleu et de vert par André Brasilier sa présentation du château de Chenonceau est classique et harmonieuse, aux lignes orthogonales nettes, tempérées par les obliques que dessine la végétation. Elle s’oppose à celle de l’artiste tchèque Jiri Georg Dokoupil qui voit le reflet brouillé du château dans l’eau et sa dilution prochaine accentuée par les lignes incertaines qui rappellent les touches impressionnistes. Dans un style différent Bernard Buffet reproduit ses mêmes traits noirs et durs qui strient verticalement la toile sur un fond blême, allongeant, comme tendu vers le ciel, le corps de logis.

Pour Zao-Wou-ki , seuls existent les paysages, l’architecture est ignorée pour ce qu’il nomme : Son Rêve de nature . Des espaces sans limites servis par des plages de couleurs à l’éclat profond évoquent, tout à la fois, le monde du chaos et du rêve, le néant et la matière. Son œuvre offre une synthèse entre les traditions picturales extrême-orientales et la peinture abstraite occidentale et dans cet exercice pictural, qui lui est demandé, il reste fidèle à son style.

Un lieu habité par l’histoire

L’élan néo-expressionniste italien se manifeste avec Enzo Cucchi qui fait planer, au-dessus d’un château rapidement esquissé, des présences fantomatiques et allusives évoquant des crânes humains. Francesco Clemente lui transforme la vision réelle du lieu en la revisitant au travers de la philosophie et de la religion hindoue dans le même esprit « Transavantgardiste » chargé d’ambivalence.

La peinture sauvage et gestuelle de Julian Schnabel se manifeste, en dehors de toute référence au château, par une surface rouge à l’iconographie énigmatique qui laisse apparaître des lettres du patronyme du peintre newyorkais, provocateur, au statut de star de l’art contemporain. Celui-ci participe au mouvement néo-expressionniste qui se développe en réaction à l'art conceptuel et au minimalisme des années 70 et prône un retour à la figuration dans un style alliant violence et émotion.

Miquel Barceló dans le musée de Palma de Majorque présente 225 boîtes de bois contenant des matières organiques en décomposition ; à Chenonceau, un crâne d’animal. Les réactions spontanées d’oxydations, les salissures et les craquelures, les matériaux traditionnels combinés à des éléments organiques divers sont expérimentés de façon récurrente dans son œuvre et le crâne trouve ici un statut « royal » comme trophée de chasse !

Pour Pat Andrea , artiste hollandais, le monde imaginaire d' Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir, est un de ses thèmes préférés. Il choisit à Chenonceau de représenter le château miniaturisé, enjambé par le personnage d’Alice qui semble, comme dans le conte, s’interroger : « Quelle sorte de gens vais-je rencontrer dans ses parages ? ». Selon Gilles Deleuze se déroule un jeu paradoxal entre sens et non-sens, pour piéger les habitudes et conventions, illustré par cette affiche où le dessin s’impose en quelques lignes ; aux dires de l’artiste : «tout est raconté à l’aide d’une simple ligne ».

Le Musée imaginaire de Chenonceau, éclectique et surprenant parfois, occupe la Grande Galerie proche des chambres des Dames où sont accrochés les Murillo, Le Tintoret, Nicolas Poussin , Le Corrège, Rubens, Le Primatice, Van Loo... et si une page de l’histoire de France s’est tournée là, qui mieux que les artistes peuvent la raconter et la restituer en fonction de leur perception du lieu, de leurs émotions, de leur style et de leur époque.

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