Le Léviathan d'Anish Kapoor habite le Grand Palais pour Monumenta

Monumenta 2011 invite le public à pénétrer dans une gigantesque structure pourpre que Kapoor, son créateur, qualifie « d'objet du XXIe siècle »
31

Ni peinture malgré la force puissamment colorée de l’objet; ni sculpture, si ce n’est celle de la Nouvelle Sculpture anglaise, art moderne tridimensionnel qui propose des créations insolites et troublantes; ni architecture, malgré son imposant volume. La forme que nous offre Kapoor est unitaire, massive, percée de mystérieux trous, recouverte de couleur vive, source d’expériences sensorielle, esthétique, physique, mystique, lyrique, et intime pour le visiteur.

Le concept de sculpture revisité

Les canons de la sculpture sont bousculés par ce pesant et gigantesque objet, baigné par une lumière rougeoyante , dans lequel les visiteurs vont pénétrer. Ses mensurations sont impressionnantes : trente sept mètres de haut, cent mètres de long, un poids de douze tonnes. Constitué de milliers de lais de tissus soudés entre eux, vraie prouesse technique, le monstre est une nouvelle métaphore du gouffre auquel Kapoor nous a déjà habitué avec My Body Your Body (1993), vide vertigineux dans une paroi bleue.

« Un seul objet, une seule forme, une seule couleur » pour l’artiste; présenté dans un espace qui répond à la hauteur et à la lumière du Grand Palais, c'est un énorme dispositif gonflable. Il occupe tout l’espace : composé d'une nef et d'un transept, sorte de cathédrale inversée, ce n’est qu’au moment de sortir de l'œuvre, que les visiteurs peuvent en appréhender l'extérieur et réaliser que la structure aérienne semble vouloir repousser les coupoles et les verrières du Grand Palais.

L’aspect gonflable du Léviathan est une façon de concevoir une certaine forme de l’éphémère, de l’immatériel et de l’extrême liberté dont il dispose, même celle de se dilater jusqu’à la rupture ou l’explosion. La référence est celle de l’intérieur du corps, de sa peau, celle affreusement étirée de Marsyas supplicié par Apollon, légende mythologique citée par l’artiste pour donner, au fil de ses entretiens avec les journalistes, une des nombreuses clefs de son œuvre.

Dans les zones inconnues de la psyché et du Léviathan

Le Léviathan est, selon Anish Kapoor, une « grande force archaïque liée à l’obscur…un monstre encombré par son corps qui garde des régions oubliées de notre conscience… ». Toutes les significations métaphoriques sont ainsi possibles, ce qui fait la richesse de l’œuvre.

Le Léviathan fait référence au monstre aquatique de la mythologie phénicienne, à l’enfer chrétien où la gueule du dragon avale les damnés ou au livre de Thomas Hobbes où le Léviathan est une métaphore de l'Etat tout puissant.

Jean de Loisy, commissaire de Monumenta 2011, va plus loin et évoque « une matrice au sens de Courbet, un temple indien, une caverne des origines. » Les commentateurs de l’œuvre évoquent autant le zeppelin, la caverne, l'enfer, l’abîme, le monde utérin, qu’une Vénus surdimensionnée, Vénus de Willendorf, corpulente et féconde. Et l’artiste de surenchérir : « Souffler dans cet espace c’est le rendre ‘enceinte’ ».

Pour ne pas trahir les interprétations de l’œuvre de Kapoor , il n’est que de citer l’artiste : « Je veux évoquer la relation à l'infini de notre système cosmique et aux ténèbres de notre univers corporel. L'homme s'interroge sur ce qui se cache sous la croûte terrestre, au dessus de la stratosphère, sous sa propre peau. Le sculpteur aussi, qui part de données physiques, très vite métaphysiques ».

Au sein de ce monstre pourpre, un sentiment d'oppression et de vulnérabilité

Déconseillée aux femmes enceintes, aux claustrophobes et aux asthmatiques, l'oeuvre peut être une épreuve physique comme l'avait été tout autant l'oeuvre de Boltanski à Monumenta 2010 où le froid et le malaise régnaient. Ici l'oeuvre invite à retenir sa respiration dans une atmosphère oppressante, chaude et humide, entre chien et loup. Elle réveille des peurs archaïques, celles de l'enfermement et de la naissance.

Le vide nous aspire, nous étourdit et nous perd dans une lumière changeante selon les moments de la journée, colorée de fuchsia, de pourpre, couleur rouge de sang séché. Le seul repère structurel se manifeste par les ombres linéaires de l'armature métallique de la verrière. Hypnotique, mortifère est cette dissolution de notre image telle que Kapoor nous la présente déjà avec Ghost (1997) où la propre image du spectateur se refléte et disparait comme une vision fantomatique.

L’étincelle de vie ne peut être apportée que par le public, limité à 271 visiteurs, les autres attendront avant de franchir un seuil mystérieux et initiatique. Une œuvre ouverte où chacun y investira ses propres angoisses, son déplaisir ou la fébrilité que peut apporter une expérience esthétique, poétique, introspective, captivante, unique et bouleversante jamais insignifiante.

Monumenta 2011, Paris Grand Palais, du 11 mai au 23 juin.

Anish Kapoor aux Beaux-Arts de Paris, du 12 mai au 11 juin.

A noter, plusieurs événements dans l'œuvre d'Anish Kapoor : un concert de Charlemagne Palestine , pionnier de la musique minimaliste, le 12 mai, une performance du musicien Keiji Haino, le 26 mai, la reprise de la pièce Les Temps tiraillés de la chorégraphe Myriam Gourfink, le 9 juin, ou encore un concert de Karlheinz Stockhausen et Salvatore Sciarrino le 16 juin.

Sur le même sujet