Le paysage à Rome de 1600 à 1650, la naissance du naturalisme

Carrache, Poussin et Le Lorrain, de grands peintres présents à Rome au XVIIe siècle pour célébrer l'art du paysage

Malgré la prééminence d'un art religieux , symbolique et décoratif, la fin du Moyen Age voit naître les premières manifestations du naturalisme: les arbres et les fleurs restent encore des émanations du divin, l’évocation du jardin d’Eden, un lieu protégé et saint mais l’observation de la nature annonce le monde moderne. Peu à peu la peinture de paysage des siècles suivants s’affranchit de toute connotation théologique et l’art du paysage devient un genre autonome et respecté.

Au début du XVIIe siècle les plus grands artistes, d'Annibal Carrache à Adam Elsheimer, de Pieter Paul Rubens à Paul Bril, de Claude Lorrain à Nicolas Poussin en passant par Gaspard Dughet, vont se consacrer à la peinture de paysages inspirés par la beauté et la lumière claire de la campagne romaine et de ses ruines antiques. Le paysage, bien que toujours justifié par un sujet historique ou allégorique va acquérir ses lettres de noblesse comme celles de la peinture religieuse ou de l a peinture d’histoire.

L’atmosphère générale du tableau va changer; sa conception idéalisée et la sensibilité exprimée en témoignent.

L’histoire du paysage virgilien

La lumière dorée dans La Tempête (1506-1507) de Giorgione, peintre vénitien, inaugure le nouveau style du paysage virgilien ou arcadien, qui, par le choix d’une composition simple, donne le ton pour le siècle suivant. Des masses sombres d’arbres et de rochers disposés de chaque côté, comme les pans d’un décor de théâtre, laissent libre le centre du tableau pour se centrer sur le sujet principal le ciel et ses lointains, composition qui se retrouve d’une façon récurrente dans les paysages de Claude Gellée dit le Lorrain.

Deux poètes de l’Antiquité, Ovide et Virgile, offrent aux peintres des scènes mythologiques et la description de paysages dits «à l’antique». Avec Titien, dans Le Concert champêtre (1509), la beauté féminine, la lumière du crépuscule et la pastorale se mêlent dans un accord intime, mélancolique et évocateur qui annonce les paysages du XVIIe.

La voûte de la galerie du Palais Farnèse peinte par les frères Carrache en est la parfaite illustration, se parant d’un décor naturaliste où est célébré l’amour dans toute sa puissance et sa sensualité au milieu de paysages idéalisés. Hymne à la nature, à la beauté, à l’amour, au mythe de l’Age d’Or, il est l’incarnation de la plénitude harmonieuse et hédoniste. La Fuite en Egypte (1603-1604) d’Annibal Carrache mêle au thème religieux le décor d’un château et de ses frondaisons, le paysage prend de plus en plus de liberté pour une réelle autonomie qui s’annonce.

La grande scène poétique du Lorrain

Le Lorrain est le véritable héritier de la conception poétique du paysage selon Giorgione, le lever du soleil et sa lumière argentée, le coucher du soleil et son embrasement, sont pour lui des moments intenses. Il peint d’après nature avec une grande économie de moyens malgré une richesse d’observation qui se manifeste dans la délicatesse du dessin, celles des vaguelettes dansantes, en particulier, le «fondu de la distance», la large disposition des masses picturales.

La composition du tableau est toujours la même: une coulisse sombre dont l’ombre s’étend au premier plan constitué de palais et leurs colonnades, le plus souvent; un plan intermédiaire avec un large motif central; deux autres plans s’étageant l’un derrière l’autre, le plus éloigné consacré aux lointains lumineux. Pour passer d’un plan à l’autre des ponts, des rivières ou des troupeaux nous conduisent vers le fond. L’effet de recul est progressif, ses scènes de ports, peintes vers 1640, en attestent: Vue d’un port avec le Capitole (1636) présente une profondeur jalonnée par les galères.

Peindre un Age d’Or où l’homme est en harmonie avec la nature, dans une sorte de mélancolie poétique, donne à la perfection ainsi atteinte, le sentiment de l’exceptionnel. Cette quête de la perfection se retrouve chez Poussin qui travaille à Rome avec Le Lorrain, mais l’esprit cartésien du peintre s’oppose au lyrisme plus instinctif du Lorrain, aussi bien dans le choix des motifs et de la composition que dans la technique même et les effets de matière ou de pinceau.

Un art intellectualisé: le classicisme de Nicolas Poussin

L’ordre et la stabilité sont les nouvelles exigences de Poussin; le paysage doit créer une harmonie entre les éléments horizontaux et verticaux comme dans une architecture bien organisée, un schéma géométrique où les lignes se rencontrent à angle droit, ce qui explique la frontalité des tableaux de Poussin. La présence de bâtiments, de fabriques, va la lui apporter , dans cette nature si désordonnée qu’il faut maîtriser.

Pour pénétrer dans l’espace du tableau un point placé au centre du tableau va guider notre lecture, aidée en cela par un réseau secondaire de diagonales; un sentier peut nous conduire vers le fond. Les paysages peints dans L’Histoire de Phocion montrent que la forme est toujours adaptée au contenu dans une logique autoritaire. Dans Les Quatre Saisons (1660-1664) Le Printemps illustre le paradis perdu, l’hiver se charge d’une certaine dramaturgie; L’Eté se montre vif et gai selon les modes définis par Poussin.

La gravité des thèmes de Poussin permet d'envisager qu'un message philosophique, moral et stoïcien par la subordination de l’homme à la nature cruelle, sauvage et jamais totalement maîtrisée, nous est délivré par le peintre.

La peinture de paysage, française, avec ces deux artistes, paraît n’avoir trouvé sa plénitude qu’à Rome; un critique d’art les citera en évoquant «l’héroïque et le champêtre», la postérité les associera; leur influence marquera définitivement l’art du paysage.

Dans la peinture du XXe siècle, Cézanne (une photo de Et in Arcadia ego – tableau de Poussin – était accrochée au mur de son atelier), Seurat, Mondrian difficilement associables, partagent toutefois un héritage indirect de Poussin par le même goût de l'ordre, de la stabilité et de l'harmonie solide qui organisent leurs tableaux. Turner et les impressionnistes se sont plus inspirés du Lorrain autant par les motifs choisis que par la technique du pinceau.

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