Odilon Redon, le maître du pastel

Du romantisme noir à l'exaltation de la couleur, du symbolisme à l'art décoratif, le dessin au pastel règne en maître dans l'œuvre d'Odilon Redon
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170 peintures, pastels, fusains et dessins et une centaine d’estampes, la quasi totalité des cycles «noirs», sont présentés à l’exposition des Galeries Nationales du Grand Palais. Le parcours est chronologique, il met en évidence l’évolution stylistique et thématique de Redon, depuis sa période sombre, son renoncement au noir, en 1902, à la profusion colorée des dernières œuvres, selon une progression de l’ombre vers la lumière.

« Le monde obscur de l’indéterminé »*

Le travail au fusain et la pratique régulière de la lithographie (son premier recueil lithographique Dans le Rêve date de 1879) incitent Odilon Redon, durant un quart de siècle, à se contenter d’une seule couleur, le noir, associé aux thèmes majeurs de son œuvre, le visionnaire, le fantastique et le merveilleux.

Immergé dans son imaginaire et ses rêveries, Redon met en scène l’œil unique, tel celui du cyclope, que les exégètes ont cherché à analyser: La Fleur de pavot a été interprétée comme «l’œil de la conscience, l’œil de l’incertitude, la douleur universelle…». Ce sujet insolite est associé à celui de la tête coupée, incarnation de l’image de l’intellect et de la spiritualité. La sollicitation de l’imagination par l’étrange et le langage des rêves sont au cœur du symbolisme qui s’impose, pour l'artiste, face à la représentation du réel.

L’Armure ( 1891), est l’exemple le plus célèbre de cette «clef des songes»: un profil de femme à l’œil unique entouré d’une masse noire compacte, hérissée de pics et d’épines menaçantes. La densité des traits exécutés au fusain et au crayon Comté le mènera vers la matière poudreuse du pastel, qui va répondre à ce besoin d’épaisseur et de surcharge plastique.

La profusion de couleurs et la sérénité

La couleur apparaît dans Le Profil bleu : les contours de ce visage de femme, paupières fermées, absorbée par une méditation silencieuse, sont dessinés par un trait de pastel qui lui permet de se détacher du fond jaune. Il évoque les anciennes icônes orientales ou les fonds d’or des portraits religieux du Moyen Age. Le pastel, pour les deux couleurs, est employé pur et écrasé par les frottis.

Dès 1900, le dessin au pastel, utilisé seul ou dans des techniques mixtes, s’impose dans les portraits, les bouquets de fleurs somptueux où le pastel s’étale en larges aplats décorés de petites touches irisées aériennes, dans un accord de tonalité qui fait de Redon, avec Degas , un des grands maîtres du pastel. Le Vase au guerrier japonais (1905-1908) ou le Portrait de Mademoiselle Violette Heymann (1910), sont emprunts de poésie, d’intériorité et d’une douce harmonie lyrique donnée par l’intensité des couleurs.

Les rouges, les bleus, les verts, les violets, les carmins explosent. Odilon Redon a renoncé au noir, il marie le décoratif au portrait, comme le font ses contemporains nabis, Emile Bernard, Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, et Paul Sérusier.

Le domaine de la rêverie, du songe éveillé, son monde devenu merveilleux inspireront, un siècle plus tard, le célèbre couple d’artistes français Pierre et Gilles , les portraitistes kitsch (au sens contemporain du terme), de nombreuses personnalités de la scène artistique.

L’art décoratif

Les thèmes mythologiques, Les Chars d’Apollon , et religieux Vieil Ange , Le Bouddha (1905/06) témoignent de sa quête intellectuelle, spirituelle et mystique. Son goût pour la méditation au sein de la nature est illustré par Arbres sur fond jaune , panneau décoratif du Château de Domecy- sur-le-Vault qui mêle sur la toile murale, l’huile, la détrempe et des traces de pastels secs. La flore or et jaune, ponctuée de rouge, irréelle, annonce les techniques hallucinatoires du courant surréaliste et par son évanescence, le style rejoint les Nymphéas de Monet.

*titre de l’essai introductif du catalogue d’exposition écrit par R. Rapetti, commissaire de l’exposition

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