Picasso sculpteur : la technique de l'assemblage

Picasso a révolutionné la sculpture du 20e siècle par la technique de l'assemblage de matériaux divers et d'objets de récupération.
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Picasso modèle ses premières sculptures en terre glaise : d’immenses Tête de femme en boules superposées, aux cous allongés, aux nez proéminents, simplifications outrées du portrait classique. De la même façon, il crée des corps en boudins de pâte assemblés qui placent l'humain dans un registre précaire et grotesque. Il applique encore à sa sculpture baptisée Tête de Fernande (1909) la transposition du cubisme analytique par un traitement en facettes de la surface. Puis, l'évolution de sa sculpture va le mener par hasard, comme il l'explique lui-même, vers un tas d'objets hétéroclites qu'il va associer.

La sculpture, au-delà de l’imitation de la nature, se métamorphose en un modèle imaginé

Rien de nouveau apparemment: Rodin avait déjà recréé une œuvre à partir de pièces détachées, de bras, de jambes… moulages en plâtre appartenant déjà à l’atelier. La différence se fait dans l’intention et dans la grande diversité des matériaux employés : carton et tôle pour Guitare (1912), verre et véritable cuillère pour Verre d’absinthe (1914), tissu, bois, et métal pour Construction à la fleur (1938). Tête de femme (1931) est composée d’une passoire et de ressorts pour figurer les boucles de cheveux.

La tête de taureau (1942) est l’assemblage célébrissime d’une selle et d’un guidon, dans la tradition du "ready-made" qui préfère le détournement du quotidien à la fabrication de l’extraordinaire, mouvement initialisé par Duchamp en 1913. La Chèvre (1950) est constituée d’un panier d’osier, de pots de céramique, d’une feuille de palmier. La Femme à la voiture d’enfant (1950) assemble des objets de rebut : une voiture d’enfant usagée, des moules à pâtisserie, un tuyau de poêle associé à des éléments modelés dans la glaise. La Guenon et son petit (1951) réunit deux petites voitures, jouets de son fils Claude, pour la tête de l’animal.

Le moulage en bronze réunifie ces sculptures fragiles aux éléments si disparates. Pour Arman , l’accumulation, la répétition du même objet ou son démembrement même, ne provoque pas ces contrastes et ces oppositions de formes et de matière. Arman démultiplie une présence unique en présence multiple, ce qui fait disparaître la fonction de l’objet en le limitant à sa forme, à son essence. Picasso glisse d’une signification à une autre, d’une présence à une autre, il métamorphose.

Cette technique donne à l’artiste une grande liberté de création

La sculpture chez Picasso est-elle une simple retranscription en trois dimensions du cubisme analytique qui propose la multiplicité des différents points de vue que l’artiste présente, à cette époque, dans sa peinture? C’est oublier le travail accompli par le cubisme synthétique qui reconstitue, assemble, combine les formes et les matières. Sa démarche est constitutive, elle est une construction comme celle des instruments de musique. Violon et bouteille sur une table (1915/16) est fait de bois peint, de clous et de lacets.

L’addition d’éléments est le résultat de rencontres plus ou moins hasardeuses sans que l’expression d’une pensée à priori ne s’impose ; une forme globale que le sculpteur n’aurait plus qu’à dégager, à tailler, à trouver dans la matière. Cette hétérogénéité est liée à la pratique des papiers collés, tels Personnage (1933) ou Femme au feuillage (1934) dont le papier froissé constitue le corps.

La sculpture plate où il peint des profils qu’il découpe, articule et où il interpénètre les plans perpendiculairement les uns aux autres, autour d’un mât, il la nomme " sculpture-mât" . Elle n’est ni une peinture, ni une sculpture mais une réalisation aboutie des décompositions cubistes de l’espace perceptif. Les répliques à l’échelle monumentale se contentent de ces surfaces éclatées et distordues affichant une sorte de substitution à la notion de masse et de volume par un enchaînement dynamique de plans et de fragments dans l’espace.

Les métaphores plastiques : un "trompe-l’esprit "

Pour aider à la perception des volumes, les vides, les formes colorées, dessinées, hachurées jouent sur l’opacité et la transparence, l’ombre et la lumière pour souligner les ruptures de plans, casser l’intégrité spatiale, égarer le sens pour se libérer du monde visible et de la réalité. Ce travail permet une multitude de lectures formelles et de significations. L’art se fait plus abstrait, plus conceptuel, plus libre permettant l’improvisation et la souplesse de la créativité.

"Mes sculptures sont des métaphores plastiques ; c’est le même principe qui vaut pour mes peintures. Je vous ai dit qu’un tableau ne devrait pas être un trompe-l’œil, mais un trompe-l’esprit. Il en est de même pour la sculpture", explique Picasso.

Le Projet de monument à Apollinaire (1928) atteint dans sa réalisation effectuée au Musée d’art moderne de New York une hauteur monumentale de plus de quatre mètres. Elle est le dessin linéaire d’une femme à la balançoire traduit dans l’espace. Le mouvement de la balançoire poussée vers l’extérieur est fixé au moment où celle-ci plane entre la montée et la descente ; le temps s’est arrêté, l’objet n’a ni masse, ni poids: "une statue en rien, en vide", une nouvelle aventure féconde pour l’avenir. Picasso propose ainsi d’inscrire le dessin dans l’espace.

Si l’apport de Rodin à la sculpture a été déterminant pour la sculpture du 20e siècle, celle de Picasso s’en est totalement affranchie ; elle en a même pris le contre-pied absolu en introduisant dans la sculpture des conceptions esthétiques résolument neuves qui transposent les valeurs picturales dans l’espace réel.

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