Retable d'Issenheim : l'art fantastique de Matthias Grünewald

Les arrière-plans mystérieux du polyptyque consacrés à Saint Antoine : quand la théologie se mêle à la science des bestiaires et au paysage symbolique

De chaque côté des sculptures polychromes de Saint Antoine assis sur son trône et entouré par Saint Jérôme et Saint Augustin, se trouvent deux panneaux peints par Matthias Grünewald : La Visite à Saint Paul du désert et La Tentation . Le premier offre un paysage étonnant, le second, le spectacle de l'agression du saint guérisseur par les démons.

L’attrait du peintre pour le surnaturel apparait déjà sur les panneaux consacrés à La Nativité , à La Crucifixion et à La Résurrection : ici la place, pour ces deux panneaux, est laissée au fantastique et au mystère.

Les lieux imaginaires chargés de symboles

Le jardin de la vierge est un espace clos, fleuri, entouré de murs à l’abri de la brutalité du monde, où l’amour humain et l’amour divin peuvent atteindre leur plein épanouissement. Un monde de délicatesse et de ferveur, où règnent l’ordre et la beauté, baigné par l’harmonie musicale créée par le concert des anges, illustre ce thème marial.

La nature environnante exprime son ambiguïté par la présence de montagnes menaçantes; elle se référe à un art inquiet, né dans les forêts, celles qui bordent le Rhin et le Danube. Altdorfer et Grünewald sont les représentants de ce puissant courant qui caractérise l’art allemand du XVIe, soumis à l’influence de la littérature mystique et du réveil religieux de l’époque par la réforme luthérienne.

La démesure de la forêt, obscure et profonde, peuplée d’énigmes et de dangers inconnus, contient l’épouvante ancestrale de l’homme face à son destin et à sa mort. La quête de lumière est celle qui permet de retrouver la clairière, pour sortir de ce qui est aussi « sa forêt intérieure », celle des passions et des vices.

La Visite à Saint Paul

La visite du saint guérisseur à saint Paul, ermite retiré du monde, se situe dans un désert où le paysage n'est que désolation ; les vêtements, « les haillons de mousse » de l’ermite, eux-mêmes, sont en parfaite adéquation avec la décrépitude du lieu.

Les arbres morts et leurs ombres noires et touffues semblent absorber toute vie autour d’eux. Le corbeau qui ravitaille l’ermite se confond avec la forêt et les branches déchiquetées annoncent un cataclysme que les deux saints semblent ignorer, tout à leur conversation ponctuée par une gestuelle éloquente. Un silence effrayant les entoure et seule la chute d’une branche pourrie pourrait le rompre.

La présence de la biche apporte à la scène une connotation paisible mais discordante qui ne peut faire oublier la dramaturgie environnante. Le caractère dissonant, lui aussi, du riche costume du visiteur participe à ces contrastes privilégiés par le peintre qui, en contrepoint, accentuent la fantasmagorie d’un lieu angoissant où tout est possible : la scène suivante vient le confirmer.

La Tentation de Saint Antoine

Dans le même décor hallucinant les démons, ceux du répertoire médiéval traditionnel, attaquent saint Antoine: des hybrides ridicules et dangereux, greffés d’organes dérangeants et redoutables. La forme humaine ventrue et couverte de cloques repoussantes est la figure du diable ou une allusion aux malades que soignaient les Antonins du couvent d’Issenheim. La totale transformation de la nature en éléments surnaturels témoigne d’une fantaisie créatrice exacerbée par l’angoisse.

L a Tentation de Saint Antoine par le diable, tient à ébranler la force morale de celui-ci en le faisant tomber, au sens propre et au sens figuré, dans des pièges vulgaires utilisant la peur et la violence physique. Les démons le rouent de coups mais une claire lueur salvatrice apparaît dans le ciel.

L'art fantastique de Grünewald, encore lié à l'art médiéval et ses croyances, joue sur les oppositions entre ombres et lumiéres, entre couleurs chaudes et froides et s'appuie sur des effets sonores, visuels et picturaux qui appartiennent déjà à l'art expressionniste allemand du XIXe par leur violence et leur mysticisme.

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