Serra et Brancusi face à face

Les sculptures de Brancusi, français d'origine roumaine et de Serra, américain, confrontent la pureté et la simplicité de leurs lignes
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Les inspirations roumaines et primitivistes de Constantin Brancusi et le langage minimaliste et colossal du sculpteur américain Richard Serra constituent un duo signifiant pour marquer à la fois les divergences et les similitudes du travail des deux sculpteurs: « Ce sont des visions tout à fait différentes, opposées, mais la présence de ces œuvres dans l’espace fait qu’elles ont une force commune » selon Olivier Wick, commissaire de l'exposition à la Fondation Beyeler.

Dix œuvres plastiques de Serra sont exposées dont Olson – deux arcs concaves légèrement inclinés se font face: trois mètres de haut, treize tonnes chacun – ou Fernando Pessoa qui siège au cœur du musée, mur de neuf mètres de long pesant 43 tonnes. A proximité quatre versions du Baiser (1907/08-1938), accompagnées d’une trentaine de sculptures de Brancusi, viennent dialoguer avec le travail de Serra, l’espace environnant, l’architecture et le public.

La confrontation du style des deux sculpteurs

Quelques pièces des deux artistes se côtoient, révélant leurs profondes différences et le lien paradoxal qui les unit. Serra, lorsqu’il étudie à Paris, se rend chaque jour à l’atelier de Brancusi, l’auteur de la Muse endormie (1912), archétype de la tête posée, de La Négresse blonde (1926), de L’Oiseau dans l’espace (1928). Il explique avoir été impressionné par «l’austérité du lieu. Une œuvre entre figuration et abstraction. Des coupes radicales dans le volume. La pureté de ses Tête d’enfant... Brancusi dessine en sculptant, je pensais être un peintre, Brancusi m’a ouvert à la troisième dimension.»

Les pièces juxtaposées forment un contrepoint édifiant où se rencontrent des champs de forces qui dynamisent l’espace de l’exposition: le bloc de pierre rencontre la plaque de métal, la légèreté des formes ovoïdes de Brancusi la pesanteur des masses de Serra, pour un dialogue qui interpelle le spectateur. La puissance de la matière, celle des matériaux modernes, caoutchouc, plomb, acier croise le poli impeccable du bronze et de l’albâtre pour Brancusi.

Clara-Clara Single Double Torus Slat Promenade.

La sculpture est indissociable du mouvement du spectateur qui se déplace autour et dans la sculpture sans jamais pouvoir l’appréhender dans sa totalité. Les plaques noires courbées, arquées ou pliées modifient selon Serra « les conceptions de la perception, transforment une place en sculpture et une sculpture en place en redessinant l’espace » dynamisant le vide, faisant circuler les énergies.

La simplicité de la forme pure

Ni monumentalité, ni Land Art, des formes simples pour Richard Serra et des installations impressionnantes comme celle du musée Guggenheim de Bilbao , La Matière du Temps , réalisation emblématique qui qualifie le mieux son œuvre: de gigantesques méandres d’acier qui pourraient appartenir à l’ordre monumental si l’artiste ne refusait pas ce qualificatif! Sept sculptures entre treize et trente et un mètres de long pour une hauteur de dix-sept mètres où l’espace est mis sous tension.

« Le matériau impose sa propre forme, ça ne vient pas de la théorie mais de la matière elle-même qui imprègne le savoir comme la vision… c’est une question de temps, de traversée, de déambulation dans l’espace. Quand on voit mes pièces on ne voit pas un objet. On retient une expérience, un passage… elles jouent sur l’architecture environnante ».

Pour Brancusi ni abstraction, sinon un « affleurement » selon Serra lui-même, ni stylisation mais la recherche de la réalité secrète des choses au travers de la forme simple. Le bloc, le cylindre, le fût conique, la sphère allongée, l’expression de la légèreté de l’envol et de l’ascension spatiale sont les formes plastiques pures et primordiales de Maiastra et de La Colonne sans fin (1937) échelle céleste, l’artiste est en quête de spiritualité.

La relation de la sculpture à l'espace et au public

Le land Art selon Serra se contente d'offrir des constructions de paysages abstraits, lui, il offre un temps, le temps de celui qui va déambuler dans et par ses sculptures. Il refuse pour son travail la moindre allusion à une quelconque transcendance et il répond à Oliver Wick qui lui parle de la perfection essentielle ou existentielle de sa création: «vous allez ensuite me parler de sublime? Du toc! Ce ne sont pas mes mots. D’après moi, c’est une affaire de relation, de sensation, d’expérience ».

Serra, un peu provocateur, dit de son ancêtre: « sa fétichisation des marbres ultra polis, ses têtes totalement adoucies, je trouve que ça vire à la déco ». Pourtant une force et une même présence plastique accompagnent l’œuvre des deux artistes pour qui « la simplicité n’est pas un but dans l’art, mais on arrive à la simplicité malgré soi en s’approchant du sens réel des choses ».

Le dialogue entre leurs œuvres* permet de mettre en évidence toute la modernité de Brancusi (1876-1957) et l’héritage laissé aux artistes contemporains: Serra dit considérer l'œuvre de Brancusi comme un catalogue de possibilités artistiques.

A la vente Bergé Saint Laurent (2009) Madame L.R . de Brancusi fût adjugée 26 millions €

* Présentés ensemble à la Fondation Beyeler et au Musée Gugenheim à Bilbao

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