Alain Lacoursière, au service de l'art et de la justice

Il a enquêté dans les musées, poursuivi faussaires et voleurs d'art, retracé l'oeuvre d'Ozias Leduc, et rapporté au peintre Riopelle ses tableaux dérobés.
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Cheveux longs en broussaille, allure rebelle malgré ses lunettes, Alain Lacoursière ressemble davantage à un artiste qu'à un sergent-détective. Retraité du Service de police de la Ville de Montréal après avoir été prêté à la Sûreté du Québec (SQ), il a passé presque la moitié de ses 28 ans de carrière à enquêter sur les vols et recels de peintures célèbres, sculptures de grands maîtres et autres objets de valeur.

Reconnu pour ses méthodes non conventionnelles, l’homme a dû démontrer à ses employeurs, longtemps sceptiques, avec quelle étonnante facilité les membres du crime organisé utilisent les œuvres d’art dans leurs transactions, et la nécessité d'intervenir.

Le Canada représente une escale majeure entre l’Europe et les États-Unis, pour le commerce illégal de l'art, troisième forme d’escroquerie internationale en importance. Les œuvres dérobées servent principalement de monnaie d’échange dans le trafic d’armes et de drogues. Les contrefaçons, quant à elles, sont vendues à prix excessifs pour blanchir, avec une simplicité déconcertante, des milliards de dollars.

Criminalité liée aux oeuvres d'art et à la culture: répandue mais peu considérée

Alain Lacoursière est à l’origine de la première et seule escouade policière canadienne spécialisée dans les crimes relatifs aux œuvres d’art . Son expertise a aussi été mise à contribution lors de la création d'Art Alert, base de données novatrice servant à diffuser l’information sur la criminalité liée au marché de l’art.

Depuis, le taux de résolution de ce type de crimes a atteint 15% au Québec, alors qu’il était presque nul. Ailleurs dans le monde, ce pourcentage dépasse rarement dix.

Délinquant potentiel, il devient policier puis historien

Dissipé, peu studieux, ne sachant trop où se diriger et pour suivre ses copains, Lacoursière oriente son choix de carrière sur les techniques policières, qui n’exigent, à l’époque, aucun prérequis.

En 1989, après une dizaine d'années à l'emploi de la police de Montréal, il voyage en Europe et fait la tournée des musées parisiens. Cet intermède rallume en lui d’anciennes passions. Par intérêt personnel, il s’inscrit alors à l’Université de Montréal, et complète, peu à peu, un programme en histoire de l’art.

Dès lors, ses collègues de travail le surnomment Colombo, en raison de sa témérité et des méthodes souvent anticonformistes qu’il utilise pour arriver à ses fins. Il n’hésite pas à défier l’autorité et à utiliser les médias pour attirer l’attention sur les vols de tableaux et autres formes de délits en lien avec l’art. Ses façons de faire lui valent d’ailleurs quelques sanctions.

Affecter des ressources spécialisées aux enquêtes sur les oeuvres d'art

La première victoire de Lacoursière arrive en 1994, quand le FBI envoie une lettre de remerciements pour l’arrestation de voleurs d'expérience, qui tentaient d’écouler un tapis persan de grande valeur, dans un encan montréalais. Après cet évènement, ses patrons commencent à le prendre au sérieux.

Le préjugé selon lequel les vols d’œuvres d’art ne concernent que des gens fortunés a longtemps couru et explique le manque de volonté à consacrer temps et argent à leur résolution. Ces délits génèrent peu d’empathie, souvent par manque de culture ou d'intérêt pour les arts, et les peines de justice qui s’y rapportent restent ridicules.

Conséquences des délits liés au marchés de l'art

Alain Lacoursière fait valoir non seulement l’incidence économique considérable de la criminalité relative aux œuvres d’art, mais aussi ses répercussions culturelles et sociales. Il a calculé que les 125 à 150 dossiers concernant ce genre de fraudes, traités par la SQ chaque année, entraînent des pertes de 25 millions de dollars, dans la seule région de Montréal.

Ce que les escrocs enlèvent au monde de l’art est désastreux, car moins d’une œuvre sur six est récupérée, malgré les progrès récents. Ce sont donc tous les citoyens qui deviennent les victimes de ces délits.

Bilan d'une vie professionnelle et début d'une autre

Durant sa carrière d'enquêteur, Alain Lacoursière a tissé des amitiés sincères avec les artistes, et gagné la confiance des gens du milieu: marchands d'art, galeristes, antiquaires, collectionneurs et spécialistes. Ses enquêtes l’ont conduit dans plusieurs pays, où il a collaboré avec des membres d’Interpol, du FBI et de Scotland Yard. Dernièrement, il a été nommé au Conseil international des musées de l’Unesco.

Aujourd’hui, le jeune retraité des forces policières continue de tirer profit de sa passion. Il met son expertise d’évaluateur et de consultant indépendant en œuvres d’art au service des particuliers et des entreprises, autant que des gouvernements, compagnies d’assurances ou banques. Les conservateurs des grandes collections des sociétés d’État font souvent appel à lui. Lacoursière donne aussi des conférences, et est récemment devenu animateur d’une série documentaire télévisuelle, Art sous enquête , qui relate ses expériences professionnelles les plus marquantes.

Pour en savoir plus :

Sylvain Larocque, Alain Lacoursière, le Colombo de l’art , Flammarion Québec, 2010, 236 p.

Entrevue d'Alain Lacoursière à Radio-Canada .

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