Le boléro de Ravel, chef d'œuvre expérimental de la polytonalité

En 1928, Maurice Ravel compose une des œuvres qui reste à ce jour une des musiques les plus écoutées au monde. Pourtant, ce n'était au départ qu'un défi !
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Les mots de "boléro" et de "Ravel" sont si souvent accolés qu'on pourrait facilement croire que c'est Maurice Ravel qui a inventé cette forme musicale. Mais si le compositeur s'est bel et bien servi du boléro pour dévoiler au monde les tendances nouvelles de la musique classique au début du XXe siècle, il n'en reste pas moins vrai que cette forme hispanique existait cependant depuis 3 siècles.

Le boléro, une musique de bal

Basée sur un rythme ininterrompu, mélange de ternaire et de binaire, le boléro fait son apparition au XVIIe siècle à la cour du roi d'Espagne Charles II, lorsque ce dernier commande à son maître de danse, Lorenzo Cerezo, une musique d'un genre nouveau pour animer ses bals. Naît alors cette nouvelle danse où, sur un tempo plutôt lent, les danseurs tournent, se déhanchent et semblent parfois s'envoler. Le nom de la danse est tout trouvé : ce sera d'abord " volero " (danseur volant), qui se transformera, en passant les frontières, jusqu'à devenir "boléro".

Le boléro passe les frontières et les siècles

Dès lors, le boléro inspire les compositeurs du monde entier qui vont faire intégrer le boléro dans les danses de salon . Particulièrement à Cuba, au Mexique et aux États-Unis, où la musique se transforme jusqu'à adopter une rythmique à 4 temps sur laquelle on danse à la façon de la habanera, du son ou du danzon. La rumba, qui prend son essor au XIXe siècle n'en sera aussi qu'une variante, mélange de la variété américaine et de la danse espagnole. Mais les compositeurs classiques s'intéressent eux aussi à ce genre qui porte le goût du soleil : Nicolas Méhul, Chopin, Berlioz, Verdi, Rossini et même des compositeurs du nord de l'Europe comme Tchaïkowsky, Glinka ou Sibelius intègrent des boléros dans leurs œuvres.

Ravel revisite le boléro de façon révolutionnaire

Mais en France, au début du siècle dernier, un compositeur va se lancer le défi de faire sortir cette musique de danse de salon des salles de bal. Maurice Ravel , qui décèdera seulement 9 ans plus tard d'un accident de taxi, est alors le plus célèbre compositeur du pays depuis la mort de Debussy. Il s'illustre déjà comme un compositeur moderne de l'après-guerre. En 1927, alors qu'il rentre d'une tournée aux États-Unis, la danseuse Ida Rubinstein lui commande une musique de ballet à caractère espagnol. Ravel a alors l'idée de composer une musique qui, selon ses dires, n'a "pas de forme proprement dite, pas de développement, pas ou presque pas de modulation ; un thème genre Padilla, du rythme et de l’orchestre". Un rythme (toujours le même, répété 189 fois par la caisse claire), un chant et un contre-chant, voilà tout ce qui compose le boléro de Ravel. La pièce est conçue comme un grand crescendo orchestral. C'est déjà une révolution en soi, mais là où, au début du XXe siècle, les compositeurs commencent à explorer les tonalités en rejetant les principes de consonance établis depuis des siècles, Ravel innove, c'est en superposant, sans jamais les mélanger totalement, plusieurs tonalités différentes .

Création et consécration

En 1928, le ballet est créé au théâtre national de l'Opéra de Paris. Ravel est au pupitre et Ida Rubinstein virevolte. Mais le succès planétaire ne viendra que deux ans plus tard, lorsque l'œuvre est donnée en version de concert par les Concerts Lamoureux. Ravel dirige son boléro lorsqu'une spectatrice crie dans la salle "Au fou, au fou !". Le compositeur dira plus tard que cette dame avait tout compris à sa musique. Et dès lors, tous les chefs d'orchestre programment le boléro de Ravel à leur répertoire, consacrant ainsi Ravel au rang des compositeurs de génie, lui qui n'avait composé la pièce que comme un exercice de style pouvant innover, et croyant qu'elle en serait plus jamais jouée.

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