Europe, Grèce : satané référendum! ou la démocratie sans peuple

Entre le 31/10 et le 3/11, l'idée de consulter les Grecs a jailli, pleine de promesses, avant d'expier sa belle mort. Décryptage partial des événements.
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Trois petits jours et puis s’en va. Il n’aura donc vécu que de lundi à jeudi, le référendum grec, comme une farce halloweenesque qui s’étiole aux rigueurs de la Toussaint. Quant aux Grecs eux-mêmes, l'histoire retiendra qu'ils auront presque eu l’occasion de s'exprimer sur le grand carrousel financier qui, depuis deux ans, dicte leur destin à un rythme étourdissant. Ce référendum, s'il avait eu lieu, aurait pourtant retourné l'interminable jeu d’échecs technocratique, et lancé un heureux pavé dans la mare fangeuse de la politique européenne. C'eût été une mise au vertige, surtout, de l'arrogante machine à sauver l'Euro, à sauver l'Europe, à sauver les marchés et les banques, à sauver de bien beaux édifices, en somme...à l'exclusion des individus qui y résident, et essaient tant bien que mal d'y vivre. Bref, la consultation des Grecs représentait, pour nos concocteurs de plans de soutien (et d'appauvrissement) en série, de belles promesses de chienlit. Réunis à Cannes en marge du G20, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel se devaient d'y mettre bon ordre. Voilà chose faite : "requiescat in pace referendum", a finalement tranché Papandréou, et tous les convives de la table des Nations de s'en féliciter... Tous, sauf les peuples, grands perdants symboliques et concrets de la manoeuvre. Revenons quelques instants, en toute partialité assumée, sur cette demi-semaine où le psychodrame, très souvent, a conté fleurette au déni de démocratie.

Un peuple en souffrance et frustré d'expression

Mais qu’a-t-il donc fait d’aussi grave, de si inattendu et inadmissible à la fois, ce Papandréou, en sortant de son chapeau ce référendum-surprise, comme une de ces citrouilles truquées que l’on découvre pour Halloween ? Il envisageait simplement – sacrilège ! – de laisser son peuple s’exprimer sur ce qui, sans riposte possible jusqu’alors, l’accablait de maux depuis près de trois ans. Quelle hérésie justifiait tant d'indignation, de condamnations unanimes ou de menaces pressantes de nos banquiers, boursiers et autres décideurs européens? En vérité, tout justifiait l'expression populaire, et on est même tenté de penser que c'était la moindre des choses.

Reprenons plutôt. Ces deux dernières années, grâce à la politique de crise menée par l'Europe et le FMI, le niveau de vie des Grecs a dégringolé comme aucun niveau de vie en Occident depuis très longtemps. Des salaires aux pensions de retraite gangrenés, en passant les allocations sociales et l'emploi : rien n'a échappé, sinon l'Eglise orthodoxe et les richissimes armateurs, aux coupes sombres des sémillants écorcheurs cravatés. Les médias devraient décrire plus souvent la vie concrète des Grecs, qui a de quoi inhiber préventivement tant de réquisitoires technocratiques. Sait-on que depuis que la troïka (Comission européenne, BCE et FMI) est arrivée aux affaires en république hellénique, le taux d’homicides a sensiblement augmenté, de même que les infectés du sida, les malades renonçant à se soigner et la prostitution, sans compter les suicides qui ont tout bonnement doublé aux cours de ces deux ans « d’aide à la Grèce »? Pour couronner le tout, le 28 octobre dernier, c'est leur dignité de pays que la colère des Grecs a emporté à l'occasion de la fête nationale : le président Papoúlias, pourtant respecté dans son pays, a défilé sous les huées et les jets d'oeufs pourris... De quoi se demander ce qu'il reste d'un pays, lorsqu'il ne peut se raccrocher à aucun espoir de prospérité avant dix ou quinze ans, que les symboles nationaux sont ébranlés et foulés aux pieds, et qu'on retranche à cela toute possibilité d'expression démocratique au peuple? Malgré tout le blabla documentaire et commémoratif sur la Seconde Guerre mondiale, personne ne semble avoir retenu, dans l'histoire, ce que peuvent provoquer les effets conjoints de la disette économique, et de la mise internationale au pilori d'un peuple...

La bourse ou la vie?

Décisions mécaniques pour souffrances concrètes, mais qui constituent en tout cas un recul historique et inédit, pour notre 21e siècle, du niveau de vie d'un pays développé. Ce n’est pas avant l’horizon 2020 ou 2025 , tous le savent déjà, que les jeunes, les chômeurs, les travailleurs et les retraités grecs pourront attendre quelque mieux que ce soit dans leur situation. Une telle rigueur, qui ressemble à de la désespérance, peut tout à fait se programmer, se technocratiser, s’étiqueter dans les cahiers de charges bruxellois. Mais peut-ce se vivre…? Ce qu’on aurait dès lors pu trouver choquant, avec un peu de bon sens (ou de sens démocratique, comme on voudra), c’est que ce peuple autant humilié et conspué n’ait jamais eu droit au chapitre sur les plaies inexorables qui se mitonnent, sommet après sommet, contre lui. Ceci dit – et cela, il faut leur en faire crédit – les oligarchies financière et européenne, depuis leur création, n’ont guère été habituées à installer le peuple à leur table, ni à convier ses souffrances à leurs calculs d’épicerie fine. Interrogé sur France 2, un arrogant émissaire boursier critiquait le référendum annoncé, le qualifiant d’« extrêmement choquant pour les marchés », au prétexte que ces-derniers « détestent attendre » (comprenez : détestent attendre l’expression démocratique du peuple et, le cas échéant, sa prise en considération par la classe politique).

L’inversion des valeurs est pour le moins cocasse. Voici donc les élites financières qui se posent en « indignées » des peuples, comme l’avaient déjà fait en 2006 les ploutocrates européens contre ces Français, ces Irlandais et ces Hollandais, qui avaient refusé en cœur l’irrécusable projet de Constitution européenne. Qu’à-cela ne tînt, d’ailleurs : on en fit un traité de Lisbonne qui passa virtuellement, comme un spam à la boîte mail, auprès des allégeants parlements des pays de l’Union. Ici de même, que la droite remporte de futures élections ou qu'un gouvernement d'union nationale se forme, nul doute que chacun continuera d'inoculer, à plus forte dose si nécessaire, les indigestes médications de la souveraine troïka. D’ailleurs, les marchés n’en sont plus à s’inquiéter de ce que ces diktats soient tenus. Ce n’est pas un éventuel changement de politique qui les a inquiété, dans ce référendum. C’est juste cette « attente » que les marchés "détestent", fâcheux et contingent désagrément, qui est déjà, en soi, inadmissible.

Le peuple : de la solution au problème…ou inversement

Le peuple comme contretemps, comme masse ignorante, dangereuse et irresponsable : voilà ce que nous renvoient sans cesse, par médias interposés, nos dirigeants politiques et économiques à la figure. Toujours lors de son intervention aux côtés d’Angela Merkel, à la veille du G20, Nicolas Sarkozy a eu cette phrase ahurissante, énorme, et donc forcément passée inaperçue chez les commentateurs. Conditionnant le déblocage des fonds nouveaux devant être versés à la Grèce, le président français a réclamé que "toute incertitude sur l'issue du référendum soit levée". Clairement énoncée, voilà rien moins qu'une exigence d' assurance sur le peuple de la part de l'establishment européen. De même on s’assurait contre le risque de non-remboursement d’une dette en accroissant son taux d’intérêt, on préviendra désormais les désagréments de la démocratie en en rédigeant, par avance, les questions et les réponses. Déminage préventif de la voix référendaire, retour à la mécanique oligarchique. Votez, y’a rien à voir !

On comprendra bien aisément, sur un terrain pareillement défertilisé, que la velléité référendaire se soit dégonflée d’elle-même. Les dirigeants européens, depuis le projet de constitution de 2005, semblet résolus à construire leur Union par évitements successifs des peuples. Jadis, nos candidats impétrants avaient l’humilité de se présenter d’abord au suffrage populaire, dussent-ils décevoir ensuite. Désormais, non seulement on le court-circuite sans vergogne, mais on criminalise le recours au peuple ( même François Bayrou, et c'est dire, s’en est offusqué ). Les choses sérieuses du monde vont trop vite pour le commun des individus. Que saisissent-il, d'ailleurs, d'enjeux tels que ceux qui se décident à Wall Street et dans sa succursale bruxelloise? Bruxelles, justement ! ce siège si bien inspiré des institutions européennes, au cœur d’un pays inexistant – la Belgique – génétiquement programmé pour secréter le consensus entre honnêtes gens, et de là tellement légitime pour porter le logiciel européen et abriter ses temples virtuels. « À Bruxelles, ils sont en lieu sûr ! », regrettait quelque part un révolutionnaire lucide…

Et la non-vie continue...

Les Grecs ne s'exprimeront donc pas sur leur destin. On est prié de s'en féliciter, d'oublier, et de continuer de suivre la marche événementielle de l'actualité, de frémir aux coups de boutoir des agences de notation, d'espérer aux sommets européens, de se cramponner aux chaines d'information continue, de se passionner pour la présidentielle ; bref, de se trainer d'une fête à l'autre sans s'arrêter, ni en tirer aucune conclusion distancée.

Cette nouvelle philosophie institutionnelle, qui impose sa liturgie et ses élites et par quoi la démocratie se mord la queue, marque peut-être l'aboutissement d'une vraie rupture historique et culturelle. Guy Debord l'a identifiée dans les années 70, sous le nom de "spectacle" ; Philippe Muray, depuis les années Mitterrand, en a décrit les grouillantes métastases "hyperfestives" . Dans notre ère d'après l'Histoire, on ne discute plus avec le réel. À commencer par son avatar le plus retors : le peuple. En refusant de considérer la vie vraie, celle des vrais gens, avec leurs attentes, leur colère, leurs souffrances, l’élite contemporaine pense sans vivre, frôlant le virtuel. Elle tourne et parle à vide, auto-satisfaite, évitant toute discordance interne en ne partageant sa pensée qu'avec elle-même. C'est peut-être le prix de la fin des idéologies que cette substitution univoque, bureaucrate, d'une dialectique historique par un édifice abstrait et incontourable, suprêmement puissant désormais pour gérer les affaires du monde. Lors du référendum sur Maastricht, les promesses du système convainquaient encore. Avec le projet de Constitution de 2005 et le référendum avorté de cette semaine, sans convaincre, elles s'imposent tout de même...

Et pourtant, eût-il eu lieu, ce référendum, quel symbole! Quelle belle image aussi, ayant le mérite de réinjecter la poésie de l'Histoire dans une marche politique inerte à tout. Remettre le sort de l'Europe entre les mains de l'antique Agora. Recentrer le seul parlement légitime, celui des peuples, à sa juste place : Athènes. Car c'est bien cette Grèce humiliée par nous, cruelle ironie, qui fut à l'origine de l'idée même d'Europe. Mais pas de ce que nous en avons fait. Nos dirigeants, trop empêtrés dans leurs calculs, ont conchié le référendum grec, restant insensibles à son lyrisme si particulier. Il faudra encore se contenter d'une version bruxelloise, tristement virtuelle, du parlement européen. Rares amateurs de vie réelle, vous êtes priés de repasser.

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