La cyber-génération de Megaupload: un prolétariat virtuel ?

Megaupload a donc fermé. Pour les internautes, le choc est sans précédent, mais peut-être aussi fondateur. Retour sur l'éveil d'un peuple virtuel.

Un raz-de-marée de mécontentement

Un naufrage, quelquefois, n’arrive pas seul. Ainsi, six jours après qu’un preux capitaine ait sabordé son propre navire, quelque part au large de l’Italie, c’était au tour du plus spacieux transporteur de fichiers d’Internet, Megaupload, d’interrompre son rythme de croisière, fracassé contre les récifs acérés de la justice américaine. Sur la toile, où chaque seconde produit son milliard d’interactions, les conséquences furent sans précédent. D’abord la riposte concrète, bien sûr, avec l’offensive rangée d’Anonymous contre les grands lobbyistes du cadenassage d’Internet (parmi lesquels, comme pour plaisanter, le très influent site de l’Hadopi française…). Mais ce qu’il y avait peut-être de plus événementiel, dans tout ça, c’était la vague d’indignation monumentale. Le bruit et la fureur virtuels de toute une communauté. En songeant que pour la seule France, on a compté près de 4,5 millions d’adeptes réguliers de Megaupload , et que l’hébergeur recevait 50 millions de visites par jour, on mesurera facilement l’ampleur de l’ire exprimée, chacun dans sa langue, par les utilisateurs du monde entier. On se représentera la légion de « topics » ouverts dans les forums de tous les continents ; on concevra sans peine le nombre d’articles publiés à chaud, entre deux téléchargements avortés, par des surfeurs en colère ; on imaginera enfin, dans les fameux « réseaux sociaux » (Twitter, Facebook, etc.), les millions de millions d’échanges et de commentaires venant de tous les pays.

"Utilisateurs de tous les réseaux, unissez-vous"?

L’événement le plus intéressant de l’affaire, déjà révolutionnaire en soi , c’était sans doute ça : cette première cyber-Pentecôte de l’histoire. Ce moment-charnière où vient à maturation une parole neuve, d’une ampleur considérable : celle de ces acclimatés du Net, de cette cyber-génération en gestation depuis dix ans, tout à la fois virtuelle et matérialiste, multiforme et compacte, prometteuse et inquiétante. On sait que les nouvelles formes sociales, dans l’histoire, sont souvent nées du conflit ou de la menace. C’est le FBI, pour le coup, qui a servi de détonateur. L’agression sérieuse subie par Megaupload semble avoir poussé les libres voyageurs d’Internet à se regarder, à prendre conscience de leur identité collective. À se comprendre comme groupe social à part entière, à s’ériger en voix autour de valeurs et d’intérêts convergents. Il a fallu l’agression du 19 janvier, ce coup porté à ses habitudes spontanées, encore innocentes, pour qu’une communauté commence à craindre sa propre destruction, et qu’elle découvre par là son existence propre. Alors la Pentecôte devient Épiphanie. En disparaissant, Megaupload a peut-être provoqué le jaillissement d’une nouvelle société – pseudo ou para-société, société virtuelle, comme on voudra, mais société quand même. Sur Megaupload comme ailleurs (P2P, etc.), c’est le partage qui faisait jusqu’ici toute la mécanique d’Internet – mais seulement sa mécanique. Désormais, il deviendra sans doute son modèle de cohésion sociale, voire son idéal de résistance.

Une cyber-génération non représentée

De ce type d’analyses, pourtant, il n’a jamais été question dans les médias traditionnels (dans les médias conservateurs, serait-on tenté de dire), comme la télévision, la radio ou la presse papier. Si, très largement, on a traité des fondateurs inculpés de Megaupload, de piratage et de téléchargement illégal, des « mesures inédites » prises par le FBI, de la Loi en somme, personne n’a envisagé l’avènement d’un prolétariat virtuel , comme une donnée sociologique neuve, révélée par l’actualité. Le journalisme coutumier s’est surtout contenté de rappeler la Loi, avec une certaine gravité morale. Il fallait rétablir l'ordre dans les vastes plaines d’Internet, sorte de nouveau Far-West, quitte à condamner sans nuance les millions d’outlaws pointant de leurs clics les liens de téléchargement illégaux. La profonde inscription sociale de cette culture du partage, développée depuis les années 1990, a systématiquement été balayée d’un revers de main. Le 20 janvier sur Canal+, Franz-Olivier Giesbert bouclait le débat très sèchement , et même avec une morgue certaine, en traitant tous les internautes plus ou moins téléchargeurs de « voleurs dégueulasses ». Dans un communiqué express qui l’a sans doute forcé à quitter son lit inopinément, Nicolas Sarkozy, tout aussi tranchant, n’a pas hésité à parler de « criminalité ». Côté Parti Socialiste également, l’opération commando du FBI a été jugée « parfaitement normale »...

On n’aura octroyé pour ainsi dire aucune audience à d’éventuels contradicteurs, qui auraient pu témoigner, un tant soit peu, de l’ampleur du mécontentement sur la toile. On aura bouclé le problème. Personne n’aura envisagé les interrogations nouvelles qu’il posait. Aucun débat n’aura été ouvert. Laissant encore une fois le champ libre à la seule Marine Le Pen. Via communiqué , la présidente du FN s'est prononcée contre les « majors » et « multinationales » et pour un « accès équitable et libre à la Culture », tout en rappelant le principe de la « liberté sur Internet ». On aurait pu espérer que le peuple d'Internet méritât meilleur avocat...

Personne ne sait ce qu'il adviendra en définitive de Megaupload, du téléchargement, de cette cyber-génération fermement constituée, ni de la "Cyber World War" annoncée par certains. Reste qu'ici encore, l’élite s'est une nouvelle fois distinguée en oubliant de considérer ce peuple, fût-il virtuel, l'abandonnant en masse, sans autre forme de concession, à des défenseurs marginaux. Se souviennent-ils seulement qu’un internaute ne se réduit pas à son avatar, qu’il est aussi un citoyen dans la crise, et, accessoirement, un électeur ? Début de réponse en mai 2012…

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