Faire les Gras à Douarnenez

Douarnenez s'apprête à faire les Gras, une tradition ancrée dans les mœurs locales
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Nulle part ailleurs, la tradition des Gras n’a été mieux conservée qu’à Douarnenez. Un héritage lié au passé maritime de la cité penn sardin (ainsi baptisée en raison de la forme des coiffes portées naguère par les femmes douarnenistes : littéralement "tête de sardine") qui chavire 5 jours durant dans un délire festif incomparable.

Origine des Gras douarnenistes

La tradition fait remonter la célébration des Gras à Douarnenez en 1835. Février et mars correspondent à une période de faible activité au cœur du port de pêche. Les historiens de la ville voient alors les Gras comme un besoin, pour les pêcheurs, de se défouler avant la reprise d’activité saisonnière, comme une compensation à un métier difficile.

D’aucuns prétendent encore que les Gras ont toujours existé à Douarnenez.

En tout cas, le lent déclin du port de pêche n’a en rien altéré la tradition des Gras dans l’ancienne cité communiste. Selon l’historienne locale Nelly Le Duff, la forte identité culturelle de la ville joue pour beaucoup dans cette volonté de perpétuer cette fête. Comme un hommage au passé maritime de la ville.

Rites et coutumes

Mais en quoi consistent exactement les Gras douarnenistes et pourquoi se singularisent-ils des carnavals traditionnels ? Sans nul doute par l’originalité du rituel qui prélude à la fête. Des mois durant, dans le plus grand secret des ateliers qui jouxtent l’usine "rouge" (rapport au passé communiste de la ville, cette fois), a lieu un étrange ballet : On s’affaire à la construction des chars qui défileront au sein de la ville le dimanche des Gras et plus encore à celle du Den Paolig (En Breton, "le pauvre bonhomme"). Ce pantin de papier mâché gigantesque représente chaque année une figure locale différente. Et ce n’est qu'une semaine avant carême (soit le samedi qui amorce le week-end des Gras) qu’il sera exhibé devant la population douarneniste.

Généralement, c’est une personnalité politique qui est publiquement brocardée, les auteurs de la marionnette jouant du principe selon lequel "l’esprit des Gras frôle les limites de ce qui est socialement toléré" (Nelly Le Duff,). Une manière de déclarer ouverte la cérémonie des Gras qui s’achèvera, en place publique le mercredi des Cendres, par l’autodafé de l’infortuné pantin.

Folles nuits des Gras

Et entre-temps ? Entre-temps, Douarnenistes et touristes (car sont bienvenues toutes les personnes respectueuses de l’esprit des Gras) vont pouvoir donner libre cours à leur fantaisie sans limite. Et de limite, il n’y a pas en matière de déguisement. Une constante cependant : depuis les origines, " l’inversion est le principe du déguisement " (Nelly Le Duff). Pour prendre 2 exemples concrets, les pêcheurs se métamorphosaient autrefois en bourgeois. Aujourd’hui les hommes se déguisent volontiers en femmes.

Les puristes apportent à ce travestissement un soin tout particulier et mettent un point d’honneur à ne pas utiliser 2 fois dans le week-end le même déguisement. Mais dans tout cela, le plus surprenant, c’est peut-être encore la juxtaposition hétéroclite des déguisés qui déambulent nuitamment le long des quais du Rosmeur, le samedi ou le mardi.

Autre temps fort, le défilé des chars du dimanche dans une ville encore endolorie par la gueule de bois de la veille, un défilé minutieusement orchestré. Du solennel, il n’a en fait que l’apparence mais invariablement il se termine par la noce des Gras, une mascarade nuptiale délirante.

Excès en tous genres

Le déguisement autorise encore – c’est même sa vocation première – presque toutes les libertés. "On communique beaucoup plus librement", confiait ainsi un carnavalier. Typique aussi cette propension à pousser la chansonnette dans les rues obscures, à rire, à faire les fous…

La consommation d’alcool n’est pas non plus limitée. Et il faut bien reconnaître quelques dérives, ici une altercation, là une chute dans le vieux port (attention en cas de marée basse). On parle aussi d’excès en tous genres, du caractère licencieux de la folle nuit des Gras, de liaisons éphémères favorisées (ou entravées) par le déguisement. Des histoires qui relèvent souvent du fantasme ! Et c’est bien en fin de compte l’esprit festif qui prime.

Sources : "Mémoires de la ville de Douarnenez", Nelly Le Duff (n° 1927)

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