Le Tour de France cycliste, envers et contre tout

Qu'est-ce qui pousse un téléspectateur normalement constitué à regarder le Tour de France cycliste?
16 Juil
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Ringard, le tour

Quoi de plus ringard que le Tour de France cycliste? A priori, rien. Ringardes les valeurs désuètes véhiculées par les forçats de la pédale : courage, bravoure, sens de l'effort... Ringard le cycliste dans son maillot jaune cocu, ringard le cycliste qui bafouille quelques mots dans un français approximatif sitôt la ligne d'arrivée franchie, ringard le bronzage cycliste, ringards les supporters franchouillards massés sur le bord de la route, ringard le gros lard déguisé en diable qui court dans les cols aux côtés de son idole, ringarde la caravane du tour depuis laquelle on balance aux spectateurs ringards des objets ringards estampillés Mac do, ringards les commentateurs qui meublent tant bien que mal les 200 kilomètres quotidiens de l'étape à renfort de platitudes éhontées pour éviter que le téléspectateur ne sombre dans une léthargie profonde ou pire, zappe sur la série Derrick... Oui vraiment ringard jusqu'à la lie le Tour de France.

Les raisons de la passion

Chaque année, je dis qu'on ne m'y reprendra plus. Oui, chaque année je m'interroge sur les motivations qui m'ont poussé malgré moi à allumer le poste pour me rendre complice de l'imposture, du grand cirque médiatique orchestré par l'incontournable Gérard Holtz. Alors pourquoi?

Parce que le Tour de France cycliste est inscrit dans notre patrimoine culturel (c'est ringard oui, je le reconnais). Le tour, c'est la France du terroir, la France du pâté et du pinard que l'on prend sur le pouce dans les sentiers, c'est la France profonde qu'on visite depuis son canapé. La France qu'on traverse à bon marché : le Limousin, la Creuse ou la Picardie. Tantôt on se rassure en se disant qu'on ne mettra jamais les pieds dans la région susdite, tantôt au fil d'un détour champêtre et d'un commentaire avisé de l'immortel Jean-Paul Olivier, le charme opère et la nostalgie du paradis rural qu'éprouve le citadin embourgeoisé ressurgit." Le Tour, c'est ma madeleine de Proust", disait à raison un fervent amateur.

Et puis, il faut bien l'avouer au risque de se contredire, le cycliste ressuscite des valeurs oubliées. Quiconque a un jour chevauché une bicyclette sait bien les souffrances qu'endure le champion cycliste. Il en faut des vertus, de l'audace, de la combativité, de la générosité, du coeur pour avaler des kilomètres de bitume. Oui du coeur, au sens cornélien du terme.

Pas étonnant dans ces conditions que le cyclisme, comme la littérature, produise des héros, des hommes extraordinaires. Le cyclisme se nourrit de duels épiques, d'âpres rivalités : Anquetil contre Poulidor, Merckx contre Ocana, Hinault contre Fignon. Des rivalités marquées par des déclarations outrecuidantes, des tensions exacerbées, des chutes incontrôlées. Ah! la rage de Bernard Hinault sortant ensanglanté d'un ravin sur les routes du Dauphiné Libéré, après une chute mémorable. Plus encore la frustration d'Ocana contraint à l'abandon dans le Tour après une douloureuse embardée alors que le fier Ibère était sur le point de détrôner le roi Merckx. Un courage légendaire.

Alors, pour le cycliste, le téléspectateur a les yeux de Chimène. Et il est tout disposé à lui pardonner quelques écarts. Le dopage? Et même! Après tout, dans une société qui voue un culte aux tricheurs de tous poils, le cycliste ne fait que se conformer aux vices de son époque. Et l'effort est si rude que le public veut bien se faire le complice de cette incartade.

Pour toutes ces raisons, vive le Tour de France!

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