Wilma Rudolph, "perle noire" des Jeux Olympiques de Rome (1960)

Destin extraordinaire que celui de Wilma Rudolph qui a donné ses lettres de noblesse à l'athlétisme féminin.
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Il serait facile et réducteur de céder au misérabilisme et d'expliquer la naissance d'une grande championne sportive par les difficultés de l'enfance. L'enfance de Wilma, il est vrai, est de celles qui peuvent vous condamner définitivement... ou au contraire qui vous forgent à jamais un caractère ou une trempe de battante. C'est cette seconde voie qu'a "choisie" cette athlète remarquable, véritable ambassadrice de sa discipline dont la parenté est revendiquée aujourd'hui encore par nombre d'athlètes américaines.

L'enfance tourmentée

C'est dans le Tennessee, à Clarksville, le 23 juin 1940, que Wilma voit le jour sous le regard protecteur de ses dix-sept, dix-huit ou dix-neuf frères et soeurs... Le nombre exact diverge selon les sources biographiques. Dans cet État où sévit la ségrégation raciale, on imagine facilement que le quotidien d'Ed et Blanche, ses parents, dont les revenus sont plus que modestes, est semé d'embûches. Ce qui ne les empêche nullement d'élever leur progéniture avec tendresse et amour.

Non, l'ennui c'est que la petite Wilma, fragilisée par une naissance prématurée, va cumuler dès sa tendre enfance les maladies les plus diverses: poliomyélite, infection virale de la moëlle épinière, pneumonie... À tel point qu'à l'âge de 5 ans, l'enfant est condamnée à porter une prothèse métallique à la jambe gauche pour pouvoir se déplacer. Elle ne s'en débarrassera que six ans plus tard.

La renaissance

Wilma a maintenant onze ans, une énergie débordante et cinq ans d'inactivité forcée à rattraper. Une frustration sans doute décuplée par l'activité débordante de ses frères et soeurs, dont elle a été simplement spectatrice. "J'ai appris à courir pour être la première à table", confiait-elle lorsqu'on l'interrogeait sur sa prédilection pour la course.

Mais c'est d'abord vers le basket qu'elle se tourne: elle rejoint sa soeur Yvonne dans l'équipe de leur école secondaire, encouragée par Clinton Gray, l'entraîneur local, qui s'amuse de l'appétit sportif de Wilma: "Tu es petite, tu es rapide et tu es toujours dans mon chemin." Ses prédispositions athlétiques sont bientôt remarquées par Ed Temple, entraîneur d'athlétisme de la Tennessee State University, qui lui propose un stage estival d'athlétisme.

Temple vient de favoriser l'éclosion d'une championne d'exception car le talent de Wilma est tel qu'à peine âgée de seize ans, elle se qualifie pour les Jeux Olympiques de Melbourne (1956). Elle en revient avec une première médaille, de bronze, obtenue au relais 4x100 mètres, et se jure de revenir quatre ans plus tard.

La première femme sous les 23 secondes

En attendant, à l'Université du Tennessee où elle s'est inscrite à l'issue de ses études secondaires, Wilma ne bénéficie d'aucune bourse (les athlètes féminines n'y ont alors pas droit). Elle vit alors avec un ami d'enfance, dont elle aura un premier bébé dès 1958. Fidèle à ses premières amours, elle continue de travailler sous la direction d'Ed Temple, un entraîneur atypique à la fois intransigeant et attentionné.

À l'approche des Jeux de Rome, Wilma confirme son immense potentiel: en 1959, elle remporte ainsi les championnats des États-Unis en salle sur 50 yards et en plein air sur 100 mètres. Pour se qualifier aux Jeux, il lui faut désormais passer par les sélections américaines. En 1960, elle remporte le titre national sur 100 mètres en 11"5. Et surtout, elle signe un exploit retentissant en battant le record du monde du 200 mètres et en devenant la première femme à descendre sous la barrière des 23 secondes (22"9). Une performance établie sur une piste en cendrée! (À titre de comparaison, le record de France aujourd'hui détenu par Marie-Jo Pérec est de 21"99).

L'avènement d'une championne

Rome sera donc le théâtre de l'avènement de Wilma qui a tout juste vingt ans. Le cadre des Jeux est majestueux: les compétitions de lutte ont lieu dans les ruines de la Basilique de Maxence, les épreuves de gymnastique se tiennent dans les thermes de Caracalla et le Marathon doit s'achever sous l'arc de Constantin.

Dans les rangs français, l'athlétisme est soumis au régime maigre et les médaillés se compteront sur le(s) doigt(s) d'une main. Ce qui fera dire au Général de Gaulle, caricaturé par Jacques Faizant en survêtement, valise à la main dans le Paris-Presse du 1er septembre 1960: "Dans ce pays, si je ne fais pas tout moi-même..."

C'est dans ce contexte que Wilma va faire parler son immense talent: elle remporte d'abord l'épreuve reine du 100 mètres en battant le record du monde (11"0) mais le vent trop favorable empêche l'homologation de la performance. Sa dauphine, la Britannique Dorothy Hyman, est laissée à plus de trois mètres! La presse du monde entier est sous le charme de celle que l'on baptise "la gazelle noire" (le même surnom sera d'ailleurs attribué à Marie-Jo Pérec, dont la morphologie était similaire à celle de Wilma Rudolph: 1m80 pour 60 kg) ou "la perle noire".

Avec la même aisance, elle remporte le titre du 200 mètres et celui du relais 4x100 mètres. La Wilmamania est née et les compétitions post-olympiques ne font que confirmer la popularité de cette immense championne: à Cologne, des cordons de police sont mis en place pour contenir les admirateurs de la jolie Wilma; à Berlin, ce sont ses chaussures qui sont volées par ses fans...

Une ambassadrice extraordinaire

En réalité, la notoriété de Wilma est telle qu'à son retour de Rome, Buford Ellington, gouverneur du Tennessee, lui propose d'organiser une parade en son honneur. La jeune femme ne consentira à y participer qu'à condition qu'elle se déroule sans discrimination de race et de couleur. Le gouverneur s'incline! Elle mettra d'ailleurs un pont d'honneur à défendre, tout au long de son existence, les droits civiques des Afro-Américains.

Inutile de préciser qu'au niveau de l'athlétisme féminin, le retentissement est extraordinaire: l'athlétisme revient en force dans les programmes universitaires officiels, les bourses d'étude sont attribuées aux postulantes. Et sur les campus, c'est la porte ouverte à toute une filiation d'athlètes noires depuis Wyomia Tyus (double championne olympique sur 100 mètres à Tokyo en 1964 et à Mexico en 1968) jusqu'à Gwen Torrence ou Marion Jones.

À l'issue de sa carrière, Wilma Rudolph sera maintes fois sollicitée pour participer à des conférences universitaires et collaborera également à un programme athlétique consacré aux enfants pauvres. Elle fondera aussi sa propre organisation, la Fondation Wilma Rudolph à destination des enfants défavorisés. En 1993, elle reçoit même du président Clinton le President's National Sports Award, distinction qui récompense les figures sportives les plus marquantes du siècle (elle est la première athlète à recevoir ce prix).

Pas étonnant, dans cette mesure, que cette mère de quatre enfants se consacre à l'enseignement. Dans sa ville natale de Clarksville. Elle y reprendra aussi le flambeau de Clinton Gray, décédé dans un accident de voiture. Qu'y apprend-elle aux enfants: "Je leur répète que l'aspect le plus important est d'être soi-même et d'avoir confiance en soi..."

SOURCES : "Dyligences", trimestriel d'informations du CS Dyle, article de Vincent Spietinckx (mars 2000): "Wilma Rudolph, la légende de la gazelle noire".

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