« Mammoni », légende ou fait ? Causes et conséquences

Un spot publicitaire norvégien insulta l'Italie entière en caricaturant ses « mammoni » (dit « fils à maman ») dans une série de scènes humiliantes.
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La réclame visant à vendre des cuisines et encourager l'autonomie des hommes fit scandale, dépeignant les transalpins comme immatures, irresponsables et outrageusement choyés par des mères gâteuses.

Le problème, maladroitement soulevé, est néanmoins réel. La recherche effectuée dernièrement sur 2500 italiens, ayant entre 25 et 29 ans, révéla que 57,3% d'entre eux habitaient encore avec leurs parents. En comparaison avec la France qui n'en compte que 12,5% ou encore le Royaume-Uni qui n'en est qu'à 15%, le phénomène est véritable et les facteurs sont de plusieurs ordres.

Une culture allant vers la dépendance

Les parents italiens, dissemblables de ceux de Tanguy dans le film français du même nom, s’accommodent de la compagnie agréable et souvent utile de leur fils. Leurs mœurs veulent qu'ils s'occupent de leurs enfants tant qu'ils en auront besoin. De leur côté, les jeunes ne semblent pas avoir besoin d'une grande indépendance. « A la maison, je fais ce que je veux » est une réponse courante qui témoigne du confort de la situation.

En effet, la « mamma » fait la lessive, la cuisine, la vaisselle, tâches que devrait accomplir le jeune homme s'il avait son propre logement. Ajouté à cela les impôts, les crédits, les factures, les responsabilités qui incombent à un propriétaire, il est certain que le cocon familial évite bien des tracas.

Mais tout cela a un prix : l'absence d'intimité. La mamma profite de sa proximité pour s’immiscer sans vergogne dans la vie privée de son fils, toujours un enfant à ses yeux. Le facteur culturel explique pourquoi le phénomène touche principalement les hommes. S'il est légitime qu'il choisisse la facilité, une femme sera appelée « zitella » (vielle fille) si elle tarde à prendre son envol.

Une crise social e

C'est au sud de l'Italie, région assez défavorisée, que les mammoni sont les plus nombreux.

Illustrant le slogan « Crise : vivre ensemble, vivre mieux », le président de la Conféderation nationale des exploitants, Sergio Marini, s'exprima en ces termes:

“Souvent la structure de la famille italienne en général, et en particulier celle des familles rurales, est considérée dépassée alors qu'elle se montre, dans les faits, fondamentale pour éviter de s'enliser dans les difficultés de la crise touchant surtout les villes. La solidarité entre générations sur laquelle se fonde l'entreprise familiale est un modèle efficace pour vivre convenablement et non le signe d'un archaïsme social et culturel comme beaucoup s'obstinent à l'affirmer.” Rester au foyer devient nécessaire.

L'éducation nationale est aussi responsable. En France, l'étudiant quitte la ville familiale pour aller à l'université et parvient à l'indépendance. L'institution italienne, manquant de logements universitaires et de subventions, force les étudiants à vivre avec leurs parents jusqu'à la fin de leurs études et parfois plus. Giuseppe Roma, directeur du Centre d'Études en Investissement Social (CENSIS), dénonce la faille du système dans une'interview parue dans La Stampa : les études sont trop générales et la spécialisation trop tardivement appréhendée. La discussion visant à rendre les jeunes autonomes ou augmenter la capacité productive du pays reste stérile depuis 15 ans.

D'après Giuseppe Roma, 70 à 80% du travail n'est pas accessible par le cursus formel. Les entreprises préfèrent l'expérience aux diplômes, ne donnant pas leur chance aux lauréats.

Quand bien même obtiendraient-ils un emploi, les 1000 euros mensuels qu'ils toucheraient (au meilleur des cas) ne suffiraient pas. Par exemple, un loyer à Rome est autour de 500 euros par mois (sans aller à proximité des centres historiques) auxquels on ajoute les quittances, l'eau, l'électricité... Le salaire sera vite dilapidé dans les charges, et avoir encore besoin de la cuisine de sa « mamma » pour pouvoir économiser au maximum n'est pas être indépendant.

Impasse engendrant des conséquences multiples : démographiques, économiques, politiques et sociales

Giuseppe Roma déplora alors les 31% d'inactifs que forment les jeunes entre 25 et 29 ans. La situation ne peut durer : les économies parentales ne pourront plus entretenir leur famille et, lorsque la réforme des pensions sera passée, le double travail deviendra impossible et divisera les revenus par deux. Les jeunes devront s'assumer mais aucun travail ne les accueillera puisque la capacité de productivité nationale n'augmentera pas.

Les « mammoni » seraient aussi responsables du faible taux de natalité du pays. Renato Brunetta, ministre de l’Administration publique et de l’Innovation propose une loi qui contraindrait les plus de 18 ans à quitter le domicile familial pour que les générations se renouvellent, mais le chômage rend l'application difficile.

Le taux de mariage est également plus bas que jamais. La responsabilité de la figure maternelle tient en ces termes :« ma mère est la femme de ma vie ». Le dévouement dont elle fait preuve lors de l'éducation de son fils crée une grande complicité entre eux et elle ne parvient pas à laisser sa place à une autre. Une compétition belle-mère/belle-fille naît mais le combat est perdu d'avance : un homme marié sur 3 voit sa mère une fois par jour. Les parents n'hésitent pas à s'insérer dans le mariage et cette « routine commode » pour le mari est insupportable à l'épouse. S'en suivent des ruptures définitives que les parents du mammone se feront un devoir de consoler.

Le mammone a peur de naître, d'aimer, d'abandonner sa maison natale. Pourtant sa routine semble encouragée par la situation de crise. Les problèmes économiques, sociaux et éducatifs engendrent donc des « Peter Pan » immatures, trop proches de leur mère pour réellement grandir et construire leur propre famille.

Voir aussi:

http://www.lastampa.it/2012/02/07/blogs/diritto-di-cronaca/i-mammoni-di-chi-e-la-colpa-nAsaQKdM7ry8LICZwGSTGP/pagina.html

http://corrieredelmezzogiorno.corriere.it/napoli/notizie/cronaca/2012/2-luglio-2012/italiani - mammoni-campani-anche-piu-201846826788.shtml

http://guide.supereva.it/uomini/interventi/2004/04/157245.shtml

http://www.corriereuniv.it/cms/2012/09/crisi-italiani-mammoni-per-necessita/

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