L'agriculture écologiquement intensive, un concept nouveau

L' AEI est-elle une réponse aux défis agricoles de produire plus, respecter l'environnement, assurer un revenu et défier les raréfactions énergétiques ?

Une nouvelle forme d'agriculture est en train de naître. Aura-t-elle du succès ? Aujourd'hui, il est trop tôt pour se prononcer. Mais des frémissements existent. Des coopératives agricoles s'approprient progressivement ce nouveau concept appelé Agriculture Ecologiquement Intensive (AEI). Elles représentent aujourd'hui plus de 8 milliards d'euros de chiffre d'affaires en France. Certaines comme Terrena ont développé depuis 2 ans un service de recherche et développement composé de 7 ou 8 d'ingénieurs dédiés uniquement à l'AEI. Une chaire spécifique vient aussi d'être créée au sein de l'Ecole Supérieure d'Agriculture d'Angers (ESA). Elle est financée par Terrena et deux autres coopératives agricoles de l'Ouest que sont Triskalia et Agrial.

De l'intensif dans l'écologie

Que signifie réellement l'AEI, un terme à la signification antinomique puisqu'il associe l'écologie à l'intensif, deux termes qui jusqu'à présent étaient en totale contradiction ? En pratique, il résulte des échanges survenus lors du grenelle de l'environnement. Mais ce concept n'est pas nouveau puisqu'il a déjà été discuté hors de l'Hexagone

Produire plus et mieux avec moins

Une association AEI présidée par Michel Griffon, par ailleurs ancien chercheur au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique) et directeur adjoint de l'ANR (Agence Nationale de la Recherche) associe 85 d'adhérents représentant la profession agricole,mais aussi des distributeurs alimentaires. Ces termes volontairement provocateurs ont été choisis, selon le président, pour susciter le débat : "L'AEI a pour objectif d'utiliser intensivement les mécanismes naturels en fertilisation et auto défense des cultures en remplacement d'une utilisation intensive des intrants chimiques et énergie fossile". Produire plus et mieux avec moins (d'intrants), tel est donc le défi de ceux qui adhèrent à cette démarche.

Favoriser les mécanismes naturels

Concrètement, cela revient à davantage d'agronomie dans les pratiques agricoles, plus de savoir-faire et une connaissance plus approfondie de l'écosystème dans lequel sont produites les cultures. A la différence de l'agriculture conventionnelle qui tendait vers une pratique des plus homogènes en voulant gommer les effets pédoclimatiques avec l'utilisation de pesticides et d'engrais, l'AEI veut au contraire souligner durablement les ressources de l'écosystème avec néanmoins comme objectif la rentabilité économique. Cette démarche exige donc des connaissances qui n'existent pas forcément aujourd'hui puisque les objectifs étaient tout autres auparavant. Des programmes de recherche ont démarré il y a moins de 5 ans pour répondre à ces besoins qui sont financés notamment par l'ANR. Par exemple, le programme Agrobiosphère qui comprend une dizaine de projets a pour but de mieux comprendre le fonctionnement écologique des systèmes de production. Ainsi de la gestion au sein d'un territoire des résistances aux maladies propres aux grandes cultures (blé colza, maïs, tournesol) selon les nouvelles contraintes actuelles envers les pesticides ou encore l'étude de l'agrosystème et de la biodiversité des sols. Néanmoins, dans le contexte de crise actuelle, l'enveloppe budgétaire alloué à l'ANR par l'Etat pourrait être revue à la baisse.

Biodiversité avant toute

Si l'on devait aujourd'hui dresser un portrait de l'agriculteur adepte de l'AEI, il serait un polyculteur éleveur plus qu'un éleveur au sens strict, les marges de manoeuvre étant beaucoup plus importantes actuellement avec les cultures qu'avec l'élevage. Au lieu des alternances blé colza ou blé maïs sur sa parcelle comme certains le pratiquent, il rajouterait de l'orge de printemps, de la luzerne ou encore du sarrasin. Avec l'allongement de la rotation sur une même parcelle, l'agriculteur cherche à casser les cycles biologiques des prédateurs, des agents responsables des maladies ou des mauvaises herbes. Ainsi, il peut limiter les pesticides. Il bénéficiera aussi des caractéristiques propes à chaque culture. Les unes, grâce à un système racinaire pivotant comme le colza iront chercher les éléments minéraux en profondeur et d'autres comme le maïs au système fasciculé puiseront leur ressources plus en surface. La luzerne qui par ses nodules racinaires a l'originalité d'utiliser l'azote de l'air, est une plante revenue à la mode car elle enrichit le sol en azote. Mais son développement est limité par manque de débouchés ou proximité d'une usine de déshydatation nécessaire à son conditionnement pour nourrir les animaux.

Quelques exemples

De nombreux agriculteurs de l'AEI pratiquent le non labour. La technique s'est souvent traduite par des échecs faute de bien la contrôler. L'objectif est de développer la microfaune. Cette dernière permet d'augmenter la matière organique du sol, source d'éléments nutritifs pour les plantes. Plus innovant, le non labour exprime tout son potentiel quand il est jumelé avec l'installation de couverts entre deux cultures. L'activité de la microfaune est accélérée et les mauvaises herbes sérieusement limitées. Après de nombreuses années de tatonnement, la gestion de ces couverts est mieux maîtrisée aujourd'hui. Il est nécessaire de déterminer, pratiquement à la parcelle, les espèces du couvert qui conviennent le mieux.

Des pistes à travailler

D'autres stratagèmes existent mais doivent encore être validés ou améliorés comme l'utilisation des mycorhizes pour les éléments nutritifs, des auxiliaires pour lutter contre les ravageurs, l'utilisation de stimulateurs de défense ou encore l'aménagement de l'environnement pour favoriser les ennemis des cultures. Il s'agit d'implanter les espèces qui hébergent, nourrissent et multiplient ces ennemis des cultures sous forme de haies ou dans la culture elle-même. Ces expérimentations bousculent les traditionnels essais pratiqués par l'agriculture conventionnelle qui devait par exemple montrer l'effet d'un pesticide. Les techniciens sont parfois démunis face à ce nouveau défi.

Les producteurs, adeptes de l'AEI, souhaiteraient évidemment que leurs efforts soient valorisés par un prix mieux rémunéré. Pour que le consommateur accepte de payer plus cher, il est indispensable qu'il soit informé des pratiques que recouvre l'AEI. Or contrairement à certaines pratiques comme l'Agriculture biologique où le message est finalement assez simple ( pas de pesticides et d'engrais de synthèse) celles de l'AEI sont beaucoup plus complexes à expliquer. Une réflexion est en cours à ce sujet au sein de l'association qui ne voudrait pas répéter les échecs du passé (agriculture raisonnée).

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