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MARIE SCHNEIDER

Publié dans : Critiques littéraires

Cécile Ladjali, Aral, un roman-poème sur le langage

Dans Aral, Cécile Ladjali met en scène la musique dans son absence de son, à travers le personnage sourd d'Alexeï et questionne la profondeur du langage.

Aral est un roman à déguster dans le plus grand silence. En effet, Cécile Ladjali, son auteur, y distille avec une poésie empreinte de cruauté l'art de faire jaillir les sons du néant, et surtout dans une forme au départ non-sonore: les mots écrits eux-mêmes. La lecture à voix haute ne convient pas à cette œuvre, dont la puissance vient du contraste entre la sécheresse et l'afflux.

Aridité de la terre et aridité des sons

Tous les événements décrits dans ce roman sont passés par le prisme du handicap de son personnage principal: Alexeï, un violoncelliste prodigue mais sourd depuis l'âge de dix ans. L'histoire de cet homme, volontairement associée à l'assèchement de la mer d'Aral, procède d'une mise en abyme, d'un parallèle fort entre un microcosme, Alexeï, et un macrocosme, le Kazakhstan de la fin de l'URSS.

L'homme et la mer, à cause des bouleversements respectifs qui leur arrivent, doivent apprendre à recomposer avec leur manque, manque d'eau pour une mer, manque de sons pour un musicien, ce qui vire au comble. En mettant en mots et en sensations les compositions d'Alexeï sur son violoncelle, et en remplissant la mer d'Aral de cadavres souvenirs de l'eau, l'auteur questionne le sens, tente de redéfinir un monde qui se perd dans l'absurdité. Sans être un pamphlet écologique sur la catastrophe que subit la mer d'Aral, ce roman joue avec les frontières à plusieurs niveaux: géographique, sensuel, émotionnels et littéraire.

Déchéance et renouveau: l'espoir omniprésent

Ce jeu entre amour autarcique et amour-poison avec Zena, son épouse et amie d'enfance, entre douceur et cruauté, enfance et âge adulte, musique et silence, art et communication, sécheresse et fluidité, crée une tension qui fait vibrer tout le récit comme Alexeï son violoncelle. Le lecteur, comme le personnage, pourtant happé par le non-sens d'une vie en-deçà de la précédente, est sans cesse tiré en avant par une force qui le dépasse. Cette force, c'est l'espoir en dépit de tout et surtout du bon sens, l'espoir qui apparaît jusque dans le nom de la ville où se déroule la narration, Nadezhda (prononcé Nadièjda en russe, qui signifie espoir, espérance).

Un proverbe russe dit que "L'espoir meurt en dernier" (l'équivalent en français de "Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir"). La version russe est plus intéressante vis-à-vis de ce roman, car elle révèle bien le processus à l'œuvre dans la ville comme dans le cœur d'Alexeï. Tout meurt dans ces lignes: les poissons, les chalutiers, les êtres humains, l'humanité même, la musique sonore, l'estime de soi, et aussi l'amour. C'est à une profonde plongée vers le bas que nous invite l'auteur, secondée d'une quête vaine et folle d'un idéal musical et d'un absolu du sens. Alimentée de rancœurs et de secrets de famille, cette chute paraît pourtant nécessaire à l'initiation d'Alexeï.

Un roman initiatique ou la quête de la huitième note

On l'a dit, la mer d'Aral asséchée va de pair avec le silence et une absence à soi de la part du personnage. Ce décor est extrêmement important car il va le conditionner autant dans ses errances, ses dérives, que dans son recentrage et son retour à soi. Durant tout le roman, Alexeï essaye de renouveler la musique, de la pousser dans ses retranchements en jouant sur les fréquences des cordes de son instrument d'autant plus finement que son ressenti ne passe pas par l'ouïe. La huitième note qu'il cherche pendant la moitié du livre et finit par trouver, somme de toutes les autres, cet idéal de la musique à la limite de la cacophonie, correspond à l'apogée technique d'Alexeï, mais ne le satisfait pas, contrairement à ses compositions plus enfantines.

L'initiation d'Alexeï suit ainsi le mouvement des marées: tout lui était donné dès le départ. Plein de sens et de désir de vivre dans son enfance et dans son amour inébranlable pour Zena, Alexeï se vide peu à peu jusqu'à la révélation de son secret de famille, puis se remplit à nouveau à mesure que les pièces de sa vie reviennent en bon ordre et que sa musique reprenne l'heureuse vibration de ses premières années. Ainsi la perfection technique de l'art aboutit-elle qu'à une mécanisation vide de sens, quand l'apprentissage du musicien dans toute son humanité lui permet de revenir à une unité, à une communication vraie et à un bonheur primitif.

Référence

Ladjali Cécile, Aral, Arles, Actes Sud, Babel, 2012.

À propos de l'auteur

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MARIE SCHNEIDER

Écrivain pluri-active, passionnée de mots et de lectures en tout genre, entre autres...
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