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MARIE SCHNEIDER

Publié dans : Critiques littéraires

Le liseur de 6h27, un concentré de bonne humeur

Avec ce premier roman, Jean-Paul Didierlaurent livre un hymne à la littérature tout en tendresse et en fantaisie.

Dans Le Liseur du 6h27, Jean-Paul Didierlaurent entraîne son lecteur dans un Paris décalé, où les gens simples deviennent de petits héros, le tout servi par une plume joueuse et des clins d'œil aussi amusants qu'opportuns.

Des hommes et des machines

Dès les premières pages, le lecteur se trouve plongé dans un univers atypique où les hommes peuvent devenir machines et les machines revêtir des caractères humains. C'est ainsi que l'on découvre, non sans plaisir, la description de "la Chose", autrement dit le marteau-pilon Zerstor 500 chargé de détruire et recycler les livres mis au rebut de la capitale. Son aspect capricieux ainsi que la crainte et le dégoût qu'elle inspire au personnage principal, Guylain Vignolles, l'élèvent au rang d'être vivant, presque d'ogre de conte de fées. 

À l'opposé, certains personnages réagissent de manière mécanique, comme le chef du centre de recyclage, Kowalski, ou le collègue carriériste de Guylain, Brunner, et semblent répondre à leurs instincts vénaux et bestiaux en oubliant d'être humains vis-à-vis de leurs semblables.

Il est ainsi possible d'envisager le microcosme du centre de recyclage comme une métaphore de la vie moderne, où ce (ceux) qui ne se vend(ent) pas prennent le risque de finir broyés. Tout l'art de ce court roman est de décrire avec humour et tendresse des îlots de résistance. Ses personnages réinventent leur vie avec des "quêtes" à leur mesure, que ce soit en collectionnant les exemplaires d'un livre pour "retrouver ses jambes" happées par la machine pour Giuseppe, l'un des anciens employés, en écrivant son journal dans des toilettes publiques pour Julie, la dame-pipi d'un grand centre commercial, ou en lisant sans enchaînement quelques pages rescapées du massacre de la Zerstor 500 pour Guylain.

Des héros sans gloire ou grandeur de la misère

Ce sont bien des héros, ces personnages, au sens le plus traditionnel du terme, à savoir que ce sont des êtres exceptionnels malgré leur invisibilité - liée à leur fonction sociale ou recherchée à cause d'un patronyme en forme de contrepèterie. Guylain, tout particulièrement, suit l'itinéraire d'un héros : d'un anonyme fantaisiste que les passants regardent avec amusement ou mépris, il va devenir la coqueluche d'une maison de retraite et partir tel Don Quichotte à la recherche de sa Dulcinée à la simple lecture des textes enregistrés sur une clé USB égarée. Les péripéties dans lesquelles le mène l'auteur le font grandir et s'accomplir, sa vie prend un sens et des couleurs par la même occasion, il s'ouvre une voie vers le bonheur. N'est-ce pas cela, l'héroïsme moderne ?

Même dans un monde formaté et régi par les gros titres des journaux, chaque individu peut se glisser dans une brèche de son quotidien, en faire sa force et son originalité, ceci étant rendu plus précieux encore par le fait qu'un nombre restreint de personnes participent de ce jardin secret. Pour vivre heureux, vivons cachés, il y a là quelque chose de L'Élégance du hérisson de Muriel Barbery : lorsque Julie raconte comment le fait d'écrire, pour une dame-pipi, est perçu comme une absurdité gênante par le commun des mortels, on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec la concierge qui enferme toute son érudition dans sa loge, à l'abri des regards et des jugements hâtifs.

Cette percée du sublime là où personne ne l'attend est manifeste dans la référence à la tragédie antique et classique, incarnée tout en démesure par Yvon Grimbert, le portier du centre de recyclage. Il est rare de lire de l'alexandrin dans un roman (bien que l'on puisse déplorer un certain manque de rigueur dans son application, alors même que son porte-parole affirme "qu'on ne peut pas tricher avec [lui]"). Le vers noble donne immédiatement de la prestance aux propos de celui qui l'utilise et la mise en parallèle des héros raciniens ou cornéliens avec les personnages offre une comparaison filée ainsi qu'un ressort humoristique du meilleur effet.

Un hymne à la littérature

À tous les niveaux de lecture, l'objet de célébration reste la littérature. Sauver momentanément quelques pages de l'oubli, écrire pour se sentir exister, lire à haute voix pour partager l'émotion des mots, toutes ces stratégies révèlent un amour profond pour les belles lettres, celles qui doivent autant divertir que pousser le lecteur à réfléchir, prendre du recul et finalement, à l'instar du héros, ressortir grandi de sa lecture.

En parlant de "massacre" quand la machine avale les livres invendus, on peut y voir une dénonciation d'une surproduction littéraire, moins exigeante en terme de qualité, et par là même moins universelle et moins essentielle. Le livre n'est plus un bien précieux, véhicule de culture et de savoir, mais un objet de consommation que l'on prend et que l'on jette aussi facilement. À travers ce roman, l'auteur invite à reconsidérer notre rapport au livre et aux mots, à leur redonner leur rôle élévateur - dans le cas de la poésie, on pourrait même parler de sacré -, qu'ils émanent d'un écrivain reconnu ou d'une simple dame-pipi.

Bibliographie

Jean-Paul Didierlaurent, Le Liseur du 6h27, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2014.

Muriel Barbery, L'Élégance du hérisson, Paris, Gallimard, 2006.

Miguel de Cervantès, Don Quichotte de la Manche, trad. Jean-Raymond Fanlo, Paris, Livre de poche, Pochotèque, 2008.


À propos de l'auteur

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MARIE SCHNEIDER

Écrivain pluri-active, passionnée de mots et de lectures en tout genre, entre autres...
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