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MARIE SCHNEIDER

Publié dans : Critiques littéraires

N. David-Weill, Les mères juives ne meurent jamais

Natalie David-Weill brosse un portrait caricatural de 7 mères de personnages célèbres, pour un roman-dissertation humoristique et érudit.

Faire découvrir des personnages comme Einstein, Freud, Proust, Romain Gary, Albert Cohen, Woody Allen et les Marx Brothers à travers le prisme du regard de leurs mères, toutes plus possessives, jalouses, fières et insupportables les unes que les autres, l'idée est originale. Toutefois, que reste-t-il passés la caricature et un certain étalage d'érudition ?

La mère-juive: personnage-type ou caricature outrancière?

Les sept femmes (huit, si l'on compte Rebecca, qui fait office de personnage point de vue) décrites dans Les mères juives ne meurent jamais sont toutes des femmes qui vivent par procuration à travers le succès de leurs fils. Tout le long du livre, il n'est question que d'eux, de leur talent, de leur intelligence, de leur génie. Les mentions sur les histoires personnelles de ces femmes sont rapides et ne servent qu'à justifier les prises de position des enfants.

En un mot, l'auteur développe jusqu'à la trame le personnage archétypal de la "mère juive", tel qu'il a émergé durant la seconde moitié du XXème siècle, c'est à dire une femme aimante et nourricière, mais aussi étouffante et intrusive. Jouer avec cet archétype, qui plus est au Paradis des mères-juives, qui ressemble plus à une grande maison de vacances qu'à un paradis d'imagerie traditionnelle (voir les nombreuses notations de la vie quotidienne qui le constituent), constitue un point de départ humoristique plaisant.

Toutefois, ces mères qui ne font que ressasser, et qui ressasseront pour l'éternité puisqu'elles sont mortes, les succès de leurs enfants, sans jamais (ou presque) se remettre en question, tournent parfois au pathétique, voire au grotesque, et l'archétype cède alors le pas à la caricature, mais une caricature en creux, puisque le visage de ces femmes ne peut se dessiner qu'à travers les portraits successifs de leurs fils.

Un roman-dissertation: la part de l'érudition

Au fond, ces personnages n'apparaissent que comme un prétexte pour parler, une fois de plus, de ces personnages célèbres. Même Rebecca, dont pourtant le lecteur suit le point de vue interne, semble quelque peu inconsistante tellement elle est centrée sur quelques grandes lignes, dont elle ne démord jamais. Seul le dernier chapitre paraît suggérer la possibilité d'une ouverture, tout en la refermant aussitôt.

C'est cette forme - Introduction, Développement, Conclusion - qui motive le terme de roman-dissertation. L'érudition sérieuse qui le sous-tend ne peut être remise en question, et par ailleurs, il est beaucoup plus aisé et amusant d'apprendre des choses sous forme d'un roman que sous forme d'essai ou de communication universitaire. Natalie David-Weill fait ainsi œuvre de vulgarisation, et elle le fait bien.

Néanmoins, tout en voulant présenter les fils à travers le regard de leurs mères, elle ne fait que présenter ces mères à travers ce qu'en ont dit leurs fils et la glose universitaire. Pour un roman, le lecteur aurait pu s'attendre à un développement de ces personnages, au-delà des traits de caractère établis. Ici, la scène ressemble à un dialogue platonicien, où les éléments du décor ne servent qu'à faire avancer la conversation.

Le roman s'arrête où l'essai commence, et vice-versa

Roman et essai se nourrissent l'un l'autre durant toute l'œuvre, mais ne parviennent pas à s'enchevêtrer suffisamment pour gommer les passages de l'un à l'autre. Un schéma narratif revient toujours: la description du décor, la position des personnages, puis le dialogue qui s'ensuit, et enfin un changement de lieu ou l'arrivée d'un autre personnage qui clôt la discussion, exactement comme dans une sous-partie de dissertation.

À la longue, ce système narratif devient lourd. Et même si le lecteur continue d'apprendre des détails sur les fils, il peut avoir tendance à attendre un semblant de rebondissement dans l'intrigue principale, qui n'arrive jamais. Sans cesse, le roman est avorté par l'essai, et l'essai parasité par le roman. Au fond, soit le roman est "trop sage" (i.e. il manque de folie et d'accroches narratives), soit l'essai est trop superficiel (dans la mesure où un livre entier ne suffirait pas à brosser un portrait de chacun de ces personnages).

Les mères juives ne meurent jamais est donc un livre qui se lit avec plaisir, mais non avec délectation. Le style est fluide, agréable, l'idée de départ originale, mais le développement qu'en donne l'auteur manque un soupçon soit de fantaisie, soit d'approfondissement.

Référence

David-Weill Natalie, Les mères juives ne meurent jamais, Paris, Robert Laffont, Points, 2011.

À propos de l'auteur

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MARIE SCHNEIDER

Écrivain pluri-active, passionnée de mots et de lectures en tout genre, entre autres...
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