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MARIE SCHNEIDER

Publié dans : Critiques littéraires

Retour définitif et durable de l'être aimé, roman-poème de Cadiot

Dans son Retour définitif et durable de l'être aimé, Olivier Cadiot embarque son lecteur dans une expérience hors-norme, à la frontière des genres.

Poète avant que d'être romancier, Olivier Cadiot mêle dans son Retour définitif et durable de l'être aimé à la fois la prose et la poésie, la fiction et la scansion quasi mystique, l'image et la musique du verbe. Cet opus, dérangeant par sa forme et complexe par son fond, notamment par les multiples ramifications de sa symbolique, entraîne celui qui se perd dans ses pages dans une expérience de lecture improbable et sans doute unique.

Un roman-poème aux frontières de l'espace et du temps

Rien n'est plus compliqué, en tant que lecteur, que de planter un décor, de se représenter des scènes, et de distinguer ce qui pourrait participer à un réel de la narration, de la fantasmagorie générée par l'ombre que constitue le personnage principal.

Olivier Cadiot mélange à l'envi les temps, les pronoms personnels, les images poétiques, les répétitions de mêmes morceaux de phrases. Son œuvre possède un indiscutable sens du rythme qui incline volontiers du côté de la métaphysique et de la mystique.

En effet, que cherche à faire le personnage, sinon à se recréer un univers à son image, à faire revivre une figure féminine aimée, sans préciser si cette figure fait partie d'un souvenir ou de son imaginaire? Tout ce que le lecteur apprend d'elle, c'est qu'elle joue au tennis en fumant une cigarette, détail qui rend cette figure aussi insolite que le lapin fluo convoqué dès la première partie.

L'auteur prend ainsi un malin plaisir à brouiller les pistes, le seul contraste évident entre la narration "réelle" et la narration "imaginaire" étant l'incroyable violence de la première comparée à la douceur, presque l'inertie, de la seconde.

Entre mouvement et inaction, une quête de spiritualité

Toute interaction du personnage principal avec l'Autre, est vécue comme une blessure, voire un traumatisme, le tout dans une grande passivité de la part du personnage. Le moindre contact physique se transforme en coup, la moindre parole en agression verbale. L'esthète allemand de la première partie, le frère collectionneur d'objets de guerre de la seconde, et même l'ermite de la troisième, sont aussi durs dans leurs mots que dans leurs actes. Et que dire de la sœur chasseresse, qui ressemble à s'y méprendre à une représentation de Diane dans toute sa froideur et son mépris du masculin.

Même les relations des autres aux autres ne sont pas tendres: ils n'hésitent pas à se marcher dessus, à s'asseoir les uns sur les autres, à s'envoyer valser à l'autre bout d'une pièce, autant de signes d'un malaise, d'une fausseté des relations humaines, que le personnage va tenter de contourner via son monde psychique.

L'absence de trouble et la sérénité qui se dégagent des descriptions du coin de monde où le personnage voudrait vivre et se réinventer, de par son caractère démiurgique, invitent à une lecture spirituelle de l'œuvre. Le narrateur ne cesse de se tasser dans un repli de lui-même qui se révèle être un monde entier, dans une exacerbation des sens, mais aussi du mystère logé en toute création. Macrocosme dans un microcosme, ce roman peut ainsi être interprété comme une résurgence moderne du mouvement baroque.

Un baroque moderne pour une romance à peine esquissée

Ruptures, digressions, violence, mélange des genres, autant de motifs dont le mouvement baroque des XVIIème et XVIIIème siècle raffolait. Olivier Cadiot s'inscrit dans cette esthétique tout en la renouvelant.

Dans le baroque, tout fouillis et toute représentation macabre est destinée à détourner l'être humain de son enveloppe terrestre afin de l'inciter à se tourner vers Dieu. Ici, il n'est nulle question de Dieu, à peine question d'un Saint, mais d'un Saint "rompu", "maté" par un maître à penser. L'au-delà du monde et l'au-delà de l'homme ne reposent pas sur une figure divine externe, mais sur la capacité de l'homme lui-même à s'extraire de son quotidien pour passer sur le mode contemplatif dans son propre monde intérieur. Ainsi, au lieu de chercher l'infini et la liberté en-dehors de soi, l'auteur procède à une re-concentration extrême de son personnage.

Il n'y a aucune apologie clairement définie dans ce roman, mais une quête d'un paradis perdu toujours à recréer, dans une réalité remplie de folie et de vanité qui part à la dérive. À partir de là, à chaque lecteur de suivre son propre chemin interprétatif, s'il parvient à dépasser l'éclatement de la forme et le côté énervant de quelques mots vides récurrents (du type, etc.).

Référence

Cadiot Olivier, Retour définitif et durable de l'être aimé, Paris, P.O.L, 2002.

À propos de l'auteur

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MARIE SCHNEIDER

Écrivain pluri-active, passionnée de mots et de lectures en tout genre, entre autres...
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