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MARIE SCHNEIDER

Publié dans : Critiques littéraires

Sepúlveda, L'ombre de ce que nous avons été, ou l'humour désabusé

Dans L'ombre de ce que nous avons été, Luis Sepúlveda retrace à travers les souvenirs cyniques et absurdes de ses personnages 50 ans d'Histoire du Chili.

L'ombre de ce que nous avons été est un court roman de Luis Sepúlveda, auteur célèbre entre autres pour Le Vieux qui lisait des romans d'amour, best-seller de 1992, qui constitue un concentré de drôlerie et d'humour absurde - un peu dans la veine de Ionesco. Très efficace, cet opus n'en finit pas de préparer l'histoire d'un casse qui constituera l'apogée et la conclusion de l'intrigue.

Un roman de l'attente

Ils sont quatre. Quatre vieux Chiliens, anciens révolutionnaires, tous partis en exil, tous de retour dans leur terre natale avec leur lot de regrets et d'amertume. L'auteur les introduit pas à pas, consacrant d'abord un chapitre à chacun, et un chapitre au Spécialiste, ce fameux personnage qu'ils attendent tout du long et qui ne viendra pas.

Ce sont quatre itinéraires qui apparaissent dès le premier abord au lecteur comme de guingois, hésitant entre l'horreur, le non-sens et le cynisme. Avant même leur rencontre qui se révélera plutôt être des retrouvailles, chacun d'entre eux semble attendre de trouver à nouveau un sens à son existence. Leurs blessures, liées à la révolution et à la dictature de Pinochet, transparaissent dès les premiers mots et sont développées, distillées tout le long du roman, au gré d'anecdotes cocasses ou terribles, empreintes parfois de camaraderie, souvent de violence, que se remémorent les quatre hommes: Arancibia l'ancien garagiste, Garmendia l'intermédiaire du Spécialiste, Salinas qui déteste les poulets et Aravena l'ancien maoïste épris de cinéma.

L'essentiel du roman consiste donc en une quasi absence d'action au temps présent de la narration, ce qui déconstruit tout schéma de roman policier ou, en l'occurrence, de roman de banditisme.

Déconstruction du roman policier

Hormis le fait de se retrouver tous les quatre dans le garage d'Arancibia, seule la mort accidentelle et ô combien comique du Spécialiste et la pseudo-enquête d'un inspecteur rempli de mansuétude font avancer l'action. Seuls les derniers chapitres, qui relatent le casse en lui-même raccrochent quelque peu au genre, tout en le parodiant.

Tous les éléments structurels du genre sont sapés un à un, à commencer par le crime. Il y a bien mort d'homme, par tourne-disque interposé, mais comment décider entre meurtre et accident? Qui plus est, le mort n'est entouré d'aucune crainte, d'aucun respect, puisqu'il se fait voler ses chaussures au lieu que quelqu'un prévienne la police, comme un pied-de-nez de l'auteur.

L'inspecteur chargé de l'enquête, pourtant épris de justice, finit par la faire lui-même en graciant le couple Aravena, responsable du décès. Qui plus est, son enquête se limite à déterminer l'arme du crime et à recueillir des aveux. Nul obstacle, nulle fausse piste, la solution se déroule littéralement devant lui.

Tous ces éléments déstructurants sont là pour montrer, par métaphore, l'état de déchirement, de désillusion et d'absurdité du Chili au sortir de la dictature.

Le comique au service d'une idéologie de la liberté et de l'espoir

Parodie, humour noir, humour grotesque et absurde, Sepúlveda utilise une large palette de rires pour parler des sujets graves que sont la torture, la déportation, l'embrigadement des esprits et les sacrifiés de la résistance. Ce sont autant de sujets connus théoriquement mais gommés des discours pour oublier cette période sombre de l'Histoire du Chili.

À la folie meurtrière répandue par le régime de Pinochet, Sepúlveda répond par une folie douce, bercée d'anarchie et d'espoir, qui permet aux quatre hommes, mais aussi à l'inspecteur, de prendre leur existence en main, dans une revendication de totale liberté.

Brisés mais volontaires, bourrés de défauts mais élus en quelque sorte par le Spécialiste pour leur honnêteté et leur "bon fond", ces personnages sont aussi touchants que drôles, et le lecteur ne peut s'empêcher de jubiler en même temps qu'eux de leur victoire finale.

En plus d'être écrit de manière fluide et truculente, ce court roman est ainsi une petite bombe de bonne humeur qui distribue quelques coups de pied bien mérités tout en répandant un souffle de légèreté toujours bienvenu.

Référence

Sepúlveda Luis, L'ombre de ce que nous avons été, trad. Bertille Hausberg, Paris, Métailié, Points, 2009.

À propos de l'auteur

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MARIE SCHNEIDER

Écrivain pluri-active, passionnée de mots et de lectures en tout genre, entre autres...
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