Allan Karlsson : Forrest Gump suédois et centenaire, par Jonasson

"Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire", réécriture originale du Forrest Gump de Winston Groom, signe la fin du prétendu sérieux suédois.
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La filiation avec le héros handicapé mental de Winston Groom n'est pas revendiquée de manière explicite par Jonas Jonasson, mais dès les premières pages, de nombreux parallèles s'imposent au lecteur : Allan Karlsson, le centenaire suédois qui fuit sa maison de retraite, possède la même simplicité dans sa manière d'envisager les choses, et se retrouve dans des situations aussi invraisemblables que son modèle américain.

Allan Karlsson / Forrest Gump : une réécriture à la hauteur du modèle

L'enchaînement des péripéties, ainsi que l'incroyable chance et les concours de circonstances dont bénéficie le héros relèvent du même mécanisme. Le talent des deux auteurs a été de raconter des situations tellement loufoques que le lecteur finit par croire à ces histoires en dépit du caractère tout artificiel et littéraire d'une telle existence.

Jonas Jonasson donne d'autant plus d'envergure à son personnage que celui-ci, à la différence de Forrest Gump, n'est pas un éternel enfant allant d'expérience en expérience sans se retourner sur son passé, mais un homme qui traverse tout le XXe siècle, qui se construit au fil de ses aventures et des différentes rencontres qu'il fait. Seul son refus de parler ou d'entendre parler de politique reste immuable. Ajouté à un solide sens de la répartie et à un bon sens bien ancré, c'est ce refus qui donne sa bonhommie au personnage et le rend attachant pour ses interlocuteurs (et quels interlocuteurs !).

À personnage loufoque, situations drolatiques

Il ne faudrait cependant pas envisager ce personnage simplement comme un homme chanceux, car la particularité et même la spécialité d'Allan Karlsson, ce sont les explosifs, de la dynamite... à la bombe atomique ! S'il possède la bonhommie évoquée plus haut dans le sens où jamais il ne dramatise une situation et jamais il ne semble se rendre compte de la véritable portée de ses actes, il est loin d'être naïf et pourrait même passer pour un fou dangereux.

Cette folie constitue l'énergie profonde de ce roman. Elle découle non seulement de la passion du personnage, mais également de sa tendance à trop forcer sur les spiritueux, de préférence forts et sans sucre. Si Allan Karlsson parvient à approcher des dirigeants aussi opposés que Truman, Staline, Mao, De Gaulle, Churchill et bien d'autres encore, c'est que quel que soit le bord politique, le moindre événement devient prétexte à ripailles et beuveries.

C'est avec un certain délice que le lecteur voit le président Truman s'enivrer à coup de téquila juste avant d'apprendre la mort de Roosevelt. De même, voir le jeune Kim Jong-il pleurer comme l'enfant qu'il est à la mort de Staline est assez réjouissant d'absurdité quand on sait quel tyran il est devenu. Et que dire de l'espion Allan Karlsson qui amorce en compagnie d'un homologue russe toute la campagne de désarmement qui aboutit aux accords SALT I et II !

Mélange du passé et du présent : un personnage qui se découvre par tranches de vie

Tous ces événements vécus durant la Guerre Froide ne sont encore que le passé d'Allan Karlsson. Son histoire au présent n'est pas moins carnavalesque, puisqu'il se retrouve à la tête d'une bande de joyeux escrocs et de gangsters adoucis accompagnés d'un chien et... d'un éléphant (!), et que toute sa cavale constitue un gigantesque pied-de-nez envers la justice et le procureur chargé de l'enquête. De vols en meurtres "accidentels", l'enquête est entièrement parodiée, au point que l'inspecteur finit par rejoindre la folle bande dans son projet de s'offrir des vacances à vie.

Cette enquête aurait suffi à elle seule à offrir un roman. Le choix de l'auteur d'y mêler le récit rocambolesque du passé du vieil homme ne vient qu'augmenter l'allure déjantée de l'œuvre. Non seulement le lecteur est tenu en haleine par l'enquête, mais il est également toujours en attente du prochain coup de théâtre ou de la prochaine rencontre insolite, un demi-sourire aux lèvres.

Où va la politique ?

Divertissant de bout en bout, ce roman met aussi tous les régimes politiques sur un pied d'égalité en montrant qu'au final, l'idéologie mise de côté, tous les dirigeants - à des degrés pires ou moindres de folie - ne sont que des hommes qui suivent leurs envies, leurs penchants et leurs caprices, la seule politique universelle étant celle de l'argent.

N'importe qui peut se lancer en politique s'il en a les moyens : c'est ce que montre l'auteur dans le personnage d'Amanda Einstein, l'épouse du frère idiot d'Albert Einstein, prénommé Herbert. Grâce à l'argent, elle devient gouverneur de Bali sans avoir la moindre intelligence, parodie de dirigeant qui laisse long à penser de ceux qui sont effectivement en place.

Références

Jonasson Jonas, Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire , trad. Caroline Berg, Paris, Presses de la Cité, 2011.

Groom Winston, Forrest Gump , Paris, J'ai lu, 1994 pour la trad. française.

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