Arudhati Roy: Le Dieu des Petits Riens contre les Lois de l'Amour

Le Dieu des Petits Riens d'Arundhati Roy retrace le drame vécu par Estha et Rahel dans une Inde en pleine mutation: "qui aimer, comment et jusqu'où" ?

Le Dieu des Petits Riens , écrit en 1997, est le premier de son auteur, Arundhati Roy et a été récompensé par le Booker Prize. Ce roman dense et poignant décrit par touches successives et dépourvues de chronologie l'histoire tragique de deux jumeaux, Estha et Rahel, venus vivre avec leur mère dans la maison familiale afin d'échapper à leur père. Confrontés d'une part à l'affirmation du communisme et d'autre part aux règles traditionnelles, notamment au système des castes, les deux enfants vont être tiraillés entre la liberté de fréquenter et d'aimer tout être humain d'égal à égal, et les peurs, voire les rancunes patriarcales.

Un roman par bribes comme un flux de souvenirs

L'auteur a volontairement choisi de ne pas respecter la chronologie de ses personnages, mais d'effectuer au contraire un constant va-et-vient entre passé et présent, et entre passé ancien et passé récent. Ce fonctionnement entraîne de nombreuses répétitions, qui arrivent dans le récit comme des associations d'idées ou des souvenirs obsessionnels engendrés par le traumatisme, suggéré tout au long du récit, mais dévoilé dans toute sa violence uniquement à l'avant-dernier chapitre.

Ceci instaure d'entrée de jeu une atmosphère étrange, à la fois naïve et tendue. Naïve parce que le point de vue majoritaire est celui des Jumeaux et que l'auteur reproduit leurs erreurs de langage, leurs fautes d'orthographe et leur conception du monde, égocentré avec leur mère pour référence principale. Mais tendue aussi, car le premier chapitre commence par le retour de Rahel dans la maison familiale où elle retrouve son frère après vingt-trois ans de séparation: le traumatisme a donc eu lieu et le lecteur ne peut l'ignorer.

Rencontre et achoppement entre l'individu et l'Histoire

Cette atmosphère très particulière, renforcée en outre par un sens de la description et une poétique minimaliste qui rappellent le titre, confère au lecteur la sensation que quelque chose dépasse les personnages. Ce quelque chose est désigné par l'auteur comme l'Histoire, qui décide des lois de la nature et de l'homme, et qui punit sévèrement ceux qui veulent les outrepasser.

Il n'est pas anodin qu'Arundhati Roy ait fait correspondre une histoire d'amour impossible entre Touchables (les Jumeaux et leur mère) et Intouchable (Velutha, l'homme à tout faire de l'usine familiale), avec la montée du communisme dans cette région de l'Inde qu'est le Kérala. Les individus, comme l'idéologie, veulent abolir l'ordre établi et entrer dans un monde meilleur: l'idéologie veut en finir avec les classes, assimilées aux castes; les individus font aussi acte de rébellion en aimant à l'encontre des traditions.

Cette correspondance renforce l'aspect inéluctable et tragique du drame qui va faire exploser une famille déjà peu unie.

Un concentré de névroses et de traumatismes

La famille Kochamma n'est sans doute pas la pire au monde, mais l'auteur la présente tout de même comme un mélange acide de rancunes, de frustrations et de luttes de pouvoir auquel Ammu (la mère), Estha et Rahel tentent d'échapper, chacun à sa manière.

L'Homme, représenté par l'oncle Chacko, comme dans le schéma classique de la famille, est omnipotent... et ventripotent. Capricieux et volage, communiste romantique, il mène d'arrache-pied l'usine familiale à la ruine. Sa mère l'idolâtre depuis qu'il l'a défendue contre les coups de son mari et passe tous ses caprices, favorisant en particulier l'assouvissement de ses "Besoins Masculins" pour mieux s'assurer de le garder sous sa coupe. La grand-tante, frustrée et manipulatrice, nourrit un amour platonique et mystique pour un prêtre irlandais qui l'a repoussée et s'est finalement converti à l'hindouisme.

À ceci s'ajoutent l'ivrognerie du mari d'Ammu, les abus sexuels subis par Estha de la part d'un employé de cinéma, un amour incestueux entre les Jumeaux... En un mot, ce qui se joue dans cette famille est une lutte entre les règles de l'Amour, dictée par la tradition, "qui disent qui doit être aimé et comment, et jusqu'à quel point", et ceux qui en font fi, qui "aiment jusqu'à faire mourir".

Velutha l'Intouchable est l'innocente victime des préjugés et de la machine implacable qu'est l'ordre établi. Même les Jumeaux ne résistent pas au chantage que cet ordre lui impose, en la personne de leur grand-tante, leur demandant de choisir entre leur ami et leur mère.

Les Petits Riens : une tragédie sur fond de bonheur éphémère

Le roman pourrait être plombé par ces drames et ces intrigues successifs. Le talent d'Arundhati Roy est de mêler à ce propos sombre une quantité de détails poétiques, éphémères mais heureux, personnifiés, déifiés même, dans le personnage du Dieu des Petits Riens.

Il se manifeste dans les confitures et les conserves produites par l'usine familiale, dans l'humanisation de certains animaux, comme l'éléphant sacré du temple voisin ou le hibou (Nhibou) qui loge dans la fabrique, dans la relation au présent d'Ammu et de Velutha, dans leur passion pour les insectes et les phénomènes "au jour le jour" qui symbolisent le caractère de leur amour.

Dans une société qui refuse l'amour au profit des arrangements, ces petits riens et ces moments de partage atténuent la cruauté du sacrifice humain, en faisant de lui l'achèvement d'un bonheur, tout court fût-il, qui en valait la peine.

Référence

Roy Arundhati, Le Dieu des Petits Riens , Paris, Gallimard, Folio, 1998.

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