B.-M. Koltès, philosophie du deal dans les "champs de coton"

"Dans la solitude des champs de coton", pièce en une scène entre le dealer et l'acheteur. De l'esprit du deal à l'affrontement inéluctable.
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Classicisme et modernité : les règles classiques au service la philosophie moderne

Dans la solitude des champs de coton est loin d'être une pièce classique, mais elle tire de la dramaturgie classique bon nombre de ses principes, en les accommodant de manière moderne.

Les trois unités

Le lecteur repère d'abord la règle des trois unités : unité de temps - l'action se déroule en moins d'une journée, et même en moins d'une nuit - unité de lieu - bien qu'indéfini, le lieu reste le même, c'est le lieu obscur confiné du deal - unité d'action - l'action est centrée sur le deal . Ces unités sont le résultat de la construction de la pièce sur une seule scène, mais une tentative d'interprétation peut également se risquer à dire que ces règles sont le signe dans la pièce de la présence de la loi, revendiquée par l'acheteur, quand tout le sujet de la pièce se tient dans l'illégalité.

La bienséance

De même, la règle de bienséance est respectée puisque les combats entre hommes et animaux évoqués tout au long de la pièce sont relégués dans le hors-scène, de même que l'affrontement final entre le dealer et l'acheteur. D'un point de vue pragmatique, il serait difficile de mettre en scène les affrontements décrits, mais d'un point de vue interprétatif, ne pas les voir permet de décupler leur violence. Hommes comme animaux semblent être entrés dans une folie sauvage, alors que la scène ne fait "que" mettre en scène la vie d'un quartier, certes louche. Le hors-scène les met sur un pied d'égalité. Le décalage dans lequel se placent les deux protagonistes le temps du deal se résorbe par la violence et doit donc sortir de scène pour rejoindre les hommes animalisés et les animaux humanisés auxquels ils se croyaient supérieurs.

Les règles classiques permettent à l'auteur de mettre à mal les valeurs humaines, quand elles n'étaient pas humanistes, prônées par le théâtre depuis trois ou quatre siècles. Le théâtre du vingtième siècle ne voit plus l'être humain comme le sommet de la Création, mais comme un monstre animal, intelligent mais pétri de paradoxes, capable de tout et surtout du pire.

La philosophie du deal : illégalité et inéluctabilité

Le deal que donne à voir Bernard-Marie Koltès n'a rien d'une transaction banale telle qu'on peut en voir dans certains films. Le dealer ne propose pas de la drogue, mais "tout ce qu'un homme peut désirer", il suffit à l'acheteur de préciser verbalement son désir, et le dealer y répondra. En ce sens, l'auteur tente de représenter la définition qu'il donne du deal en prologue de la manière la plus large possible.

Le langage du deal

Le tacite et la polyphonie énonciative (ou double-langage) ont donc la part belle dans cet échange qui se révèle n'être qu'un dialogue de sourds - les sous-entendus de l'un n'étant jamais compris par l'autre - qui mène inéluctablement à l'affrontement. Car d'un côté l'acheteur refuse ses désirs, dont il n'a pas encore conscience, ainsi que toute idée d'illégalité, et de l'autre côté le dealer refuse de ne rien vendre puisqu'il se sent lésé rien que par le fait que l'acheteur soit venu le voir : "de toute promesse de vente se déduit la promesse d'acheter, et il y a le dédit à payer pour qui rompt la promesse" (p.46).

On le voit, le deal naît bien avant la rencontre proprement dite entre l'acheteur et le dealer. Le dealer est sur son plan, son univers, et l'acheteur sur un autre. La seule chose qui crée le deal est un échange de regard qui dans la réalité n'aurait rien voulu dire mais qui signe un pacte entre les deux personnages, pacte que l'acheteur passe son temps à refuser.

La position de l'homme dans le deal

Sa position se modifie progressivement à mesure qu'il comprend qu'entre son commerce légal et le commerce illégal de l'autre, il n'y a finalement pas grande différence, et que le commerce est un rapport de forces nécessaire entre celui qui possède et celui qui désire. Toute politesse ou tout sentiment ne peut masquer la cruauté de ce rapport de forces.

Par ailleurs, l'acheteur admet progressivement qu'il peut avoir des désirs informulés, ce à quoi le dealer répond qu'il peut aussi acheter de quoi répondre aux désirs des autres et ainsi ne jamais sortir du domaine du commerce. Il est à ce sujet intéressant de souligner l'emploi courant de l'expression le "commerce des hommes" pour désigner les relations humaines. Ceci signe la condamnation de tout homme à être tantôt acheteur tantôt dealer en fonction de l'évolution de ces forces. Un rapport d'égal à égal n'existe pas, une rencontre n'est jamais gratuite.

La "solitude des champs de coton "

La solitude dont parle le titre, c'est cette solitude existentielle que porte l'homme en lui : il est "animal social" malgré lui, dans un commerce qui ne comporte pas de règles, mais uniquement des armes, et dans lequel les adversaires sont de force inégale. Il arrive que deux hommes se croisent, mais ce n'est que pour mesurer le désir de l'autre afin de mieux se l'asservir par une vente qui créera une dépendance de l'acheteur envers le dealer, car l'acheteur ne pourra pas s'empêcher de désirer, tandis que le dealer pourra toujours répondre à ce désir. Refuser le deal , c'est refuser le lien social - tout cruel, injuste et "illégal" soit-il - et c'est donc nécessairement entrer dans l'affrontement.

Références

Koltès Bernard-Marie, Dans la solitude des champs de coton , Paris, Éditions de Minuit, 1986.

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