Concerto à la mémoire d'un ange: 4 méditations d'E.-E. Schmitt

Concerto à la mémoire d'un ange, Goncourt de la nouvelle 2010, présente quatre variations sur le mélange de noirceur et de sublime de l'âme humaine.

Les quatre nouvelles d'Éric-Emmanuel Schmitt, selon les termes de son journal, dévoilé à la fin de l'œuvre, "constituent un volume", c'est-à-dire qu'elles comportent un projet et une forme communs. L'auteur ajoute encore qu'il "ne constitue pas un bouquet en rassemblant des fleurs éparses, [il] recherche les fleurs en fonction du bouquet". Il est donc possible de lire ce recueil comme une suite de variations sur le même thème.

Grandeur et misère des personnages

En se référant aux personnages de ces nouvelles, il n'est pas aisé de voir le rapprochement entre une empoisonneuse, un marin aguerri, deux jeunes musiciens surdoués et une femme de Président de la République. Cependant, très vite, le lecteur s'aperçoit que tous ont pour point commun leur excès : excès d'intérêt pour l'empoisonneuse, excès d'indifférence pour le marin, excès d'orgueil et excès de colère respectivement pour les deux musiciens, et excès de mépris pour la femme du Président, tous ces excès se renversant complètement au cours du récit jusqu'à tendre au sublime.

Il ne faudrait pas pourtant faire sombrer ces personnages dans le tragique ou dans la caricature d'un trait de caractère : Schmitt ne se détache jamais de l'humain, et dans une perspective chrétienne, il offre à voir à son lecteur les deux penchants de l'âme humaine, qui tient à la fois "de l'ange et de la bête", comme le disait si bien Blaise Pascal (voir Pensées , éd. Brunschwig, Paris, Garnier-Flammarion, 1995).

Comment appréhender l'âme et l'être humains ?

Les personnages d'Éric-Emmanuel Schmitt sont affreux, mais aussi affreusement beaux : il est impossible de les cataloguer car ils évoluent sous les yeux du lecteur, le plus souvent dans le sens d'une rédemption, qui aboutit ou non. Les damnations qui sont décrites, celle d'Axel, le jeune violoniste qui interprète le Concerto à la mémoire d'un ange d'Alban Berg, et celle de Catherine qui remodèle sa vie autour de la souffrance et de la suspicion de son mari envers elle, sont à chaque fois l'objet d'un revirement final qui célèbre l'amour de la vie et de l'autre.

La référence systématique à Sainte-Rita, la patronne des causes perdues, peut être interprétée dans le sens où l'homme en lui-même est une cause perdue : impossible à ranger du côté du bien ou du mal, jamais tout noir ou tout blanc. Même le prêtre qui mène l'empoisonneuse sur le chemin de la rédemption et de la justice - aussi bien terrestre que divine - cède à son amour-propre en acceptant un poste de recherche en théologie au Vatican, ruinant ainsi toute son œuvre.

C'est donc une méditation profondément métaphysique que l'auteur propose à son lecteur. À la suite de Voltaire, Schmitt réclame de lui qu'il "écrive la moitié du livre" ajoutant un espoir : "pourvu que le lecteur ait du talent".

Musique et théologie : deux voies vers la méditation

Ces quatre nouvelles acquièrent en effet toute leur ampleur dans la dimension spirituelle qu'amorce l'auteur. Si le lecteur se contente d'une lecture terre-à-terre, il pourra vite se trouver lassé de certains thèmes religieux récurrents, de la réécriture du mythe d'Abel et Caïn dans "Concerto à la mémoire d'un ange", ou de ces rédemptions improbables. En revanche, s'il se donne la peine de suivre l'auteur dans sa réflexion, d'interpréter la réécriture ou de se laisser emporter par le texte sans y mettre l'obstacle de ses préjugés, il pourra dépasser l'aspect chrétien pour accéder à des considérations beaucoup plus générales dans la mesure où la théologie cède la place à la philosophie.

La référence à la musique et la tonalité particulière accordée à chaque nouvelle sont un autre moyen de dépasser la couleur chrétienne qui peut ne pas plaire à tout le monde. Ainsi que le montre le début de "Concerto à la mémoire d'un ange", la musique constitue un terrain d'entente qui rassemble des gens de tout milieu et de toutes origines - bien qu'elle soit aussi pour les exécutants un motif de jalousie. Dans "Un amour à l'Élysée", elle est également le moteur du souvenir, à la manière de la madeleine de Proust.

Comme la madeleine, la musique fait glisser dans l'atemporel et l'universel. La musique partagée est source de liens quand la musique jalousée les détruit. Au lecteur donc, de savoir s'il va se lier au texte, s'inscrire dans une tradition, une culture et un cheminement vers l'autre et vers l'au-delà, ou le dédaigner, à l'image de l'empoisonneuse dont la musique de rédemption s'éteint dès que son chef d'orchestre s'en va.

Référence

Schmitt Éric-Emmanuel, Concerto à la mémoire d'un ange , Paris, Albin Michel, 2010.

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