Daisy Miller d'H. James : vie et passion d'une innocente coquette

Daisy Miller d'Henry James forme la tache sur le tableau des convenances et pose la question de l'individualité, notamment des femmes, dans la société.
10

Daisy Miller est une ample nouvelle d'Henry James dans laquelle il met en scène la rencontre et la relation du jeune Winterbourne, un Américain émigré depuis son jeune âge en Suisse, et l'héroïne du même nom, Américaine également, mais en voyage d'agrément. Au cours du récit, l'auteur met en avant l'inconvenance outrageuse de cette jeune fille, ainsi que l'étrangeté de son caractère, de provocation et d'innocence mêlé.

Daisy Miller : "l'innocente aguicheuse"

Daisy Miller est introduite dans le récit par l'intermédiaire de son petit frère, un garçon turbulent, qui joue dans le jardin de l'hôtel où sa famille est descendue et s'attache le narrateur, Winterbourne. Dès les premiers mots de sa description, l'auteur insiste sur le contraste entre les réactions attendues par le narrateur et les réactions réelles de la jeune fille.

Nullement offusquée d'être abordée, elle se montre au contraire charmant et de bonne compagnie, ce qui ravit et à la fois déroute son interlocuteur. Henry James a choisi la Suisse - Vevey dans le canton de Genève, pour être précis - précisément à cause de la rigueur de ses mœurs. Si le personnage principal est Américain d'origine, son éducation est européenne et rigoriste. À l'opposé, celle de Daisy Miller semble avoir été pour le moins relâchée puisque son principal plaisir est de sortir avec des hommes.

L'histoire accumule les clichés de bonne conduite et les écarts de la jeune fille, qui font sourire à présent et paraissent effectivement innocents. Néanmoins, le lecteur voit se dessiner dans ce contraste entre l'homme et la femme, entre l'Amérique et l'Europe et entre le respect et l'irrespect des convenances, des questions d'ordre social et sociologique plus universelles.

Individualité et société en conflit

La société du 19ème siècle, à laquelle appartient Henry James, subit de profondes mutations, tant sur le plan des sciences et techniques que sur le plan moral et usuel. Les innovations en matière de transports ont permis de rapprocher des contrées éloignées, et donc des peuples différents. Par confrontation, ces peuples se sont fait le miroir les uns des autres. Dans ce contexte, l'Amérique, en tant qu'ancienne colonie européenne, apparaît comme le reflet déformé et dénaturé de l'Ancien Monde. Les us et coutumes y sont copiés mais, d'une certaine manière, falsifiés.

Faire interagir des personnages américains et un décor européen n'est donc pas gratuit : l'auteur tend à reproduire une idée largement répandue à l'époque que l'individu en tant que tel n'existe pas, qu'il n'est que le produit de la culture et de l'éducation propres à son pays. Winterbourne est l'archétype du personnage soumis à son environnement et dépendant de lui, d'où sa maîtrise des convenances, les conseils volontiers vieillots et généralistes qu'il dispense à Daisy Miller, et son attitude de perpétuelle réserve.

La jeune fille, en revanche, est une figure libérée du joug social. Elle pense par elle-même, décide de ce qui est ou non convenable pour elle, quitte à choquer son entourage. Elle symbolise en un sens la volonté libertaire et égalitaire du Nouveau Continent, volonté qui avait expressément oublié les femmes lors de la rédaction de la Constitution. Sans dire qu'Henry James était féministe, ce qui serait sinon faux du moins anachronique, il paraît évident que le choix d'un personnage féminin, personnage le plus soumis aux règles, répond à un désir de faire surgir une individualité et de la revendiquer.

La société broyant l'homme : un thème naturaliste

Comme les personnages de Rougon-Macquart de Zola, Daisy Miller est monstrueuse, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire qu'elle est digne d'être montrée, à la manière d'une bête de foire. Mais cette monstruosité, qui naît de l'écart croissant entre la volonté du personnage et ce que la société attend d'elle, résonne plus comme un appel à la liberté que comme une manifestation démoniaque.

Dans une société formatée, tout élan individuel est nécessairement perçu comme horrible, et c'est bien souvent la société qui l'emporte dans ce conflit avec l'individu : il n'y a qu'à voir le sort funeste que Zola réserve à la majeure partie de ses personnages. Dans sa nouvelle, Henry James est plus nuancé : certes, le lecteur assiste à un retour à la normale grâce au décès de l'heroïne, décès d'autant plus moralisateur qu'il advient par la faute de la jeune fille qui tombe malade pour avoir absolument voulu sortir la nuit. Toutefois, le narrateur lui conserve une certaine tendresse pour son innocence, et surtout une certaine reconnaissance posthume.

La monstresse est anéantie, et avec elle son élan de liberté, mais le souvenir qu'il en reste au narrateur permet d'en conserver un écho et une forme de regret, preuve du mouvement des mœurs, de l'influence de l'Amérique libertaire sur les sociétés européennes archaïsantes et des premiers bouillons d'une société individualiste.

Référence

James Henry, Daisy Miller , Paris, Robert Laffont, Bouquins, 1981.

Sur le même sujet