Dans le Square: histoire d'une non-rencontre par Martin Belskis

Dans le Square retrace la correspondance houleuse entre Sarah, l'étudiante, et Maurice, l'écrivain, faite de disputes, de conseils et de secret d'histoire

Dans le Square est le premier roman de son auteur, Martin Belskis. Au cours d'une correspondance, il met en scène deux personnages aux caractères vifs et affirmés: Sarah W. d'une part, étudiante en licence de Lettres Modernes, révoltée et perdue, et Maurice R. d'autre part, écrivain accompli qui prèche la pondération et l'objectivité. Leurs échanges retracent l'accession à l'écriture de Sarah, dans une relation de confiance fragile et plusieurs fois brisée.

Épistolaire et relation à l'écriture

Le roman de Martin Belskis est une mise en abyme du processus d'écriture: non seulement l'auteur écrit un personnage qui écrit, Sarah, mais ce même personnage, écrivant ces lettres, cherche à trouver son écriture, son inspiration et son style, sur les conseils parfois virulent de son interlocuteur.

La lettre est la forme la plus vivante de l'écriture, parce qu'elle est prose de l'instant. De nombreux courriers échangés par les personnages sont rédigés sous le coup d'une émotion, d'où l'envoi aussi régulier de mots d'excuses. La lettre fige la pensée à un instant donné, mais en même temps, elle est rectifiable rapidement: contrairement à une publication, les errata n'ont pas à attendre le tirage suivant, mais peuvent faire l'objet de lettres successives.

En ce sens, la lettre est à la fois comme le brouillon et le journal de l'écrivain. Elle fait état de ses humeurs, de ses doutes, de ses questions, avec l'avantage certain que représente le fait de recevoir une réponse. La forme même de la lettre restreint le champ des possibles en contraignant à une écriture adressée.

Car c'est finalement grâce aux contraintes, qu'elles soient formulées comme telles ou qu'elles relèvent de l'influence de l'auteur sur l'aspirante à l'écriture, que Sarah parvient à dépasser son angoisse de la page blanche et son incapacité à gérer son inspiration sur le long terme. La première relève d'un trop-plein de choses à dire (et non d'un vide d'inspiration), tandis que la seconde relève d'un manque de travail et de discipline.

Métier d'écrivain et souci du détail

C'est bien en tant que métier que l'écriture est envisagée dans ce roman: Sarah, en fin de cursus universitaire, délaisse toutes les autres professions une à une, pour s'apercevoir que seul l'écrit compte pour elle. Par ailleurs, Maurice, quoique retraité, est décrit comme ayant vécu de sa plume.

Qui dit métier dit donc travail, renouvellement perpétuel de l'inspiration et détachement à acquérir entre autobiographie et fiction.

Le travail de l'écrivain est sans limite autre que le bon vouloir de l'auteur (et éventuellement de l'éditeur en fin de course).

Martin Belskis montre en outre que l'inspiration ne consiste que pour partie en une sorte d'état de grâce qui fait émerger les mots du néant. Son autre partie relève de l'observation minutieuse du monde, d'un exercice régulier de l'écrit et d'un lâcher-prise quant à l'idée de perfection, ce que Sarah découvre progressivement. Comme tout jeune auteur, elle cherche d'abord à atteindre le premier jet idéal, sans retouches à apporter, puis comprend peu à peu la valeur de la relecture, de la réécriture et prend goût à sortir de son personnage via les habitués du square.

L'auteur qui revendique la fiction doit en effet tenter de se détacher de ses tentations autobiographiques: tout auteur met beaucoup de lui dans ses écrits, mais les premiers brouillons de Sarah font tellement état de sa propre vie que la moindre critique de la part de Maurice la blesse personnellement, et pour cause.

Écriture de la révolte vs écriture de la description

Ces deux styles d'écriture, dont chaque personnage se fait le porte-parole, tiennent d'un côté à l'âge de chacun d'eux, et de l'autre côté, d'une perception différente de la littérature.

Sarah, encouragée par sa jeunesse enflammée, n'hésite pas à dénoncer, à juger. Elle porte dans ses lettres une révolte toute adolescente qui transparaît dans le style de chacun des extraits de texte qu'elle soumet à Maurice. Quoique pétrie de références livresques, et dotée par l'auteur d'un vocabulaire étonnamment (et très plaisamment) vaste, cette écriture de l'émotion et de la subjectivité ne parvient à se détacher ni de l'oralité, ni de la personnalité de Sarah.

Au contraire, les exemples de textes fournis par Maurice comprennent de larges descriptions qu'il souhaite objectives. Ce souci de l'objectivité, jamais atteinte, permet néanmoins de filtrer les émotions de l'écrivain et de les projeter sur le décor. Le lecteur remarque ainsi un passage d'un style oral et sans détour, à un style élaboré, marqué par les figures de style, en particulier les métaphores.

Le plus intéressant dans ces deux perceptions est bien sûr la manière dont elles s'influencent mutuellement, et dont le dosage particulier constitue le style de chaque auteur.

Le mystère de l'écriture à la rencontre d'un secret d'histoire

Le livre de Maurice R. qui motive la première lettre de Sarah porte sur la rafle du Vel'd'Hiv. Il la touche dans sa judéité, bien qu'elle ne soit pas pratiquante, car il est révélateur d'un non-dit familial. Cette dimension historique et ethnique court dans tout le roman, en parallèle de la réflexion sur l'écriture. Elle joue un rôle déterminant dans la relation que nouent les deux personnages.

Toutefois, il est impossible de développer ce sujet sans dévoiler plusieurs effets narratifs d'importance, c'est pourquoi cette critique se contentera de l'effleurer et laissera au lecteur la joie de découvrir le nœud de cette intrigue.

Référence

Belskis Martin, Dans le Square , Paris, Buchet-Chastel, Qui Vive, 2012.

Sur le même sujet