David Foenkinos, l'auteur aux dix prix tout en "délicatesse"

Critique du roman aux 10 prix littéraires, "La Délicatesse", de David Foenkinos. Une lecture réjouissante à quelques bémols près.

La Délicatesse est un terme mal défini par le dictionnaire - l'auteur cite le Larousse, mais les autres dictionnaires ne donnent pas de définition plus satisfaisante. C'est un terme qui ne peut s'enfermer dans une définition parce que, toujours selon l'auteur, il tient "de l'ordre du cœur". Chaque cœur la ressent, la perçoit chez l'autre, et la met en œuvre de manière personnelle, même si un fond universel, celui qui fait la substance de sa définition, demeure néanmoins.

L'amour délicat

Si le Moyen-Âge avait pour modèle de cette délicatesse la fin'amor , les Temps Modernes sont moins enclins à l'idéalisme et à la désincarnation de l'amour. David Foenkinos livre pourtant à son lecteur une forme de réécriture de l'amour parfait. C'est même en un sens une double réécriture puisque Nathalie, son personnage principal, après que son premier amour est brisé par la mort accidentelle de son mari François, se voit offrir une deuxième chance et une deuxième très belle histoire dans le personnage de Markus.

Perfection de la deuxième fois

Ce n'est pas la première histoire de Nathalie qui intéresse l'auteur : cette histoire, d'une simplicité désarmante qui reflète un bonheur qui l'est tout autant, est sabrée en quelques chapitres. Plus long est le développement sur la souffrance, le deuil et la renaissance à la vie sentimentale. La deuxième fois est plus importante, plus riche et plus compliquée que la première car elle doit composer avec une brisure qui renferme de la peine, des angoisses et des pulsions irrationnelles quand la première fois ne compte que sur le naturel.

L'auteur ne choisit pas n'importe quel contexte pour cette deuxième fois : Nathalie perd son mari alors qu'ils sont encore au sommet de leur amour ; elle le place ainsi sur un piédestal. Une interprétation possible de la succession de ces deux histoires serait la victoire de l'amour réel sur l'amour idéal. L'idéal se brise tandis que l'amour réel se construit, pas à pas, avec la conscience de chacun de ces pas, ce qui lui donne toute sa valeur, quand l'idéal n'avait qu'à exister pour se justifier.

Pour vivre heureux, vivons simplement

L'auteur semble faire l'apologie des amours simples : la délicatesse dont il parle, c'est cette capacité à vivre les choses dans une continuité sans heurt, en profitant de chaque instant présent au mépris du regard des autres. Peu importe à Nathalie de savoir pourquoi son bonheur avec François ne fait aucune vague, peu lui importe également de savoir ce qu'elle trouve à Markus, ce collègue on-ne-peut plus quelconque aux yeux de tous.

Vivre délicatement avec les autres, c'est savoir écouter ses sensations et ses sentiments tout en prenant garde à ceux de ses interlocuteurs ; c'est acquérir ainsi une certaine sagesse humaine et une certaine pondération, celle-ci représentant aussi bien un champ de force qu'une barrière de sécurité derrière laquelle le personnage peut prendre du recul.

Vivre caché n'est plus guère possible : c'est ce que suggère l'auteur par les proportions qu'il donne aux rumeurs qui courent sur Markus et Nathalie. En revanche, vivre simplement est encore concevable : le bonheur enfantin de la partie de cache-cache finale le prouve.

Devant moi marchait Nathalie

Littérature et chansons sont amplement convoquées dans cette œuvre : elles servent d'écho aux sentiments des personnages, et comme beaucoup d'entre elles font partie d'un fond de culture commun, le lecteur y trouve également un moyen de s'identifier et de trouver en lui ses propres résonances.

Il est toutefois regrettable que l'auteur, ou son éditeur, ne se soit pas donné la peine de citer précisément ses sources principales (en note ou en fin de roman), ce qui permettrait au lecteur à qui il manque une référence d'aller la consulter sans peine. Se contenter des titres et noms d'auteur ou d'interprète satisfait la propriété intellectuelle, mais est insuffisant pour retrouver facilement une œuvre.

Par ailleurs, certaines références de l'auteur dans le domaine événementiel sont extrêmement datées : la référence, entre autres, à l'élection du Premier secrétaire du PS opposant Ségolène Royal à Martine Aubry, est très parlante actuellement, mais ne le sera plus forcément dans quelques années. Là encore, une note d'explication reprenant en particulier la date et le contexte de cet événement aurait été bénéfique.

Humour et clichés

Le ton employé par l'auteur, quoiqu'il reste toujours empreint de compassion, cède volontiers la place à un certain décalage humoristique, rarement ironique. Cet humour participe également de la notion de délicatesse car il fait passer plus en douceur des événements qui pourraient être tendus, comme le premier rendez-vous entre Nathalie et Markus, ou encore la confrontation entre Markus et son patron jaloux.

Cependant, sous prétexte d'humour, l'auteur se permet d'en rajouter dans les clichés, ce qui se révèle parfois un peu lourd : réduire les Suédois à Ikéa® et aux Krisprolls® peut faire d'abord sourire, mais en rajouter sur la déprime obligatoire des Suédois, sur leur sérieux, leur "zen attitude", etc. devient à la longue lassant. Même le personnage de Markus - Suédois d'origine - qui pourrait trancher avec ces clichés en montrant à quel point ils sont réducteurs, y est au contraire soumis. Le personnage reste attachant, certes, mais il acquiert quelque chose d'archétypal qui va mal avec l'humanité recherchée par l'auteur.

Le mot de la fin

La Délicatesse est un roman qui "fait du bien" : le lecteur ressort de ses pages rasséréné, plus confiant dans la nature humaine. L'amour que l'auteur y décrit est un amour à taille humaine, bien loin des grandes passions et des amours spectaculaires qui envahissent les rayons des librairies. L'auteur y développe également un style personnel et des qualités littéraires certaines. Ses dix prix littéraires sont donc sans nul doute mérités, malgré les quelques bémols évoqués ci-dessus.

Référence

Foenkinos David, La Délicatesse , Paris, Gallimard, Folio, 2009.

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