Don DeLillo, L'homme qui tombe: exploration du mal de vivre

L'homme qui tombe est une chronique désarticulée de la vie d'un rescapé après les attentats du 11 septembre: crise spirituelle et exploration du Mal.

Don DeLillo, dont j'ai déjà parlé (voir mon article sur L'Étoile de Ratner ), est l'un des romanciers contemporains majeurs. Récompensée par de multiples prix, son œuvre est surprenante, déroutante, voire carrément difficile à comprendre. D'un style volontiers obscur et décousu, empreint d'une très riche érudition, il n'est pas toujours aisé d'adhérer à ses romans.

Toutefois, dans L'homme qui tombe , malgré quelques longueurs, l'auteur développe des thèmes philosophiques intéressants.

Un roman en fragmentation

Parlant de la catastrophe du 11 septembre 2001, quelle forme pouvait mieux être appropriée qu'un roman à l'intrigue morcelée : le découpage en chapitres ne correspond que rarement à une tranche de l'intrigue. Chaque paragraphe semble au contraire indépendant tout en étant étroitement relié aux autres par le malaise sous-jacent qu'entraîne la perte essentielle des valeurs après cet événement.

Ce sont des morceaux d'âme humaine que dépeint l'auteur, fort épris de peinture à travers le personnage de Nina, la mère de Lianne, le personnage principal féminin. Ce sont elle et son mari, Keith, dont le lecteur est amené à suivre l'évolution après la chute des tours, Keith l'ayant vécue de l'intérieur et Lianne à contrecoup.

Perte des valeurs et perte de la mémoire

Don DeLillo, dans ce roman, force son lecteur à regarder le Mal et l'horreur en face, mais dans une sorte de flou artistique, détaché de toute émotion forte: ainsi, L'homme Qui Tombe, un performeur qui se laisse tomber du haut de bâtiments publics, non sans rappeler la fameuse photo de l'homme se jetant par la fenêtre d'une tour, photo qui a fait le tour du monde. Ses performances choquent les autres personnages, mais n'apparaissent au lecteur qu'en tant qu'œuvre d'art, donc sujettes à des questionnements et à de multiples interprétations.

Ce qui rend le roman difficile à lire est justement cette nécessité constante d'interpréter: d'un côté, les valeurs humaines et spirituelles sont mises à mal, donc les comportements des personnages sont soumis à une quête de sens et une quête de la foi; d'un autre côté, c'est la mémoire qui est en cause: mémoire collective qui déforme et stigmatise, et mémoire individuelle qui se perd.

Lianne anime en effet un groupe d'écriture auprès de patients atteints de la maladie d'Alzheimer, autre thème récurrent du récit. Cet amenuisement des souvenirs et de la capacité d'écrire contribue au morcellement du récit, et nécessite à nouveau un véritable effort de la part du lecteur qui doit méditer chaque bribe d'écriture ou de parole afin de lui redonner du sens.

Deux réponses au Mal: la foi ou le nihilisme

Quand les valeurs traditionnelles sont anéanties par un Mal qui semble absolu, Don DeLillo ne propose que deux solutions, deux réponses possibles: la première est de se tourner vers Dieu, en tant qu'Absolu qui seul est capable d'expliquer le monde dans sa globalité, qui justifie les actions les plus terribles et aide les victimes à se relever. Dieu est à la fois grand absent et omniprésent dans le récit: les croyants l'invoquent sans cesse et les non-croyants sont obligés de se poser la question de son existence. Au ciel rempli des avions succède un ciel vide que chacun remplit à sa manière.

La seconde réponse est le nihilisme dans lequel s'enferme Keith, qui acquiert la certitude que rien n'a de sens, qui tout sera amené à disparaître sans raison aucune, et qu'il sera là lorsque cela arrivera. Il choisit dont de s'enfermer dans l'inaction et le poker, évacuant les émotions de sa vie pour devenir un froid stratège qui s'amuse des passions de ses congénères et ne parle plus qu'aux personnes qui comprennent le vide essentiel de toute vie.

Dans ce constat déprimant, le lecteur doit donc se frayer un chemin, qui le conduira à reformuler ses certitudes et à en faire table rase avant de se reconstruire ou pas. Dans un style plus optimiste, le film de Stephen Daldry, Extrêmement fort et incroyablement près (mars 2012), relève également de cette recherche de sens, et une comparaison détaillée avec un cinéphile serait intéressante.

Références

DeLillo Don, L'Homme qui tombe , Arles, Actes sud, Babel, 2008.

Article sur l'Étoile de Ratner:

http://marie-schneider.suite101.fr/don-dellilo-letoile-de-ratner--la-science--a-la-folie-a31282

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