Dostoïevski à la mode afghane, par Atiq Rahimi

Critique de la réécriture de "Crime et Châtiment", analyse de ses enjeux, et tentative d'interprétation de son message renouvelé.
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La réécriture, voire la filiation, à l'immense roman de Dostoïevski que constitue Crime et Châtiment est revendiquée dès le titre de l'oeuvre d'Atiq Rahimi, mais propose déjà une autre orientation que celle de l'auteur russe : clamer dès le titre "Maudit soit Dostoïevski", c'est à la fois se reconnaître dans son oeuvre, mais également s'en distancer par la prise de conscience de cette reconnaissance.

Une réécriture fidèle

Le roman reprend l'une après l'autre les péripéties du roman russe, de l'assassinat de l'usurière au châtiment final et à une forme de rédemption, toute relative toutefois. Dans le contexte de la guerre civile afghane après le départ de l'Armée Rouge, Raskolnikov est transposé en Rassoul, Sonia devient Souphia, Rassoul a une mère et une soeur tout comme son homologue, et cherche par son crime à les sauver de la misère - du moins est-ce la raison évoquée par Rassoul au début de l'histoire.

Par cette volonté bienfaisante, il se démarque de Raskolnikov qui n'agit que pour "purifier la société d'un élément nuisible" et ne prend l'argent que par une sorte de réflexe. Rassoul, quant à lui, a une première motivation pragmatique et non philosophique. Mais il est dépossédé de son crime par la pensée obsédante et paralysante qu'il voue au roman russe à l'instant-même où il s'apprête à tuer Nana Alia, l'usurière qui est aussi une maquerelle. La hache ne s'abat pas sous l'effet de sa volonté, mais presque par accident. Pour éviter un second crime, comme Raskolnikov tuant la bonne, il s'enfuit et abandonne le butin, réduisant toute l'aspect utilitaire de son crime à néant.

Une réécriture ironique

L'ironie constitue le premier motif de distanciation qu'emploie l'auteur pour se démarquer de son texte-source. Rassoul n'a pas la grandeur d'âme de Raskolnikov, bien qu'il cherche des raisons similaires à son crime. Le crime de Rassoul est farcesque quand celui de Raskolnikov est existentiel. Rassoul tend à trouver des explications philosophiques à son acte, mais il est bien loin du mysticisme et du nihilisme de son homologue russe, lui qui s'embrume l'esprit à grand renfort de hachish.

Raskolnikov fuit son crime dans les mots, les pensées alambiquées et les longues marches à-travers Saint-Pétersbourg ; Rassoul fuit son crime dans les fumoirs et les maisons de thé, se gorgeant de mots qui ne le mènent nulle part. Sa première arrestation pour non-paiement de son loyer, son retour sur la scène du crime, son simulacre de procès, tout devient théâtral, souvent surjoué pour le plus grand bonheur du lecteur. Même le dénouement prend une allure de coup de théâtre quelque peu décalé. Or c'est dans ce décalage que le lecteur peut prendre le temps de réfléchir à la portée de cette réécriture.

La réécriture au service d'un message de paix

Au fil des pépripéties, Rassoul rencontre les personnages qui n'apparaissent pas dans Crime et Châtiment , comme le conteur, des miliciens de différents bords politiques qui abusent plus ou moins de leur pouvoir et des drogués qui préfèrent mourir en fumant plutôt qu'en se battant. Ces personnages participent de la couleur afghane du récit tout en l'infléchissant vers un tout nouveau message.

Il existe une véritable portée sociale dans le roman d'Atiq Rahimi, contrairement à celui de Dostoïevski - quoique celui-ci préserve les bienséances dans l'épilogue au bagne où Raskolnikov entrevoit le chemin de sa rédemption.

L'absurdité du crime de Rassoul semble de toute évidence à mettre en parallèle avec l'absurdité de la guerre civile que son pays traverse. S'entêter à vouloir un châtiment, dans son cas, c'est prendre conscience de cette absurdité et chercher à sortir de l'engrenage de la violence. C'est ce qu'opère le sacrifice final : l'abandon de la vengeance, la fin de la colère et la possibilité de se retrouver entre êtres humains, non entre sauvages sanguinaires - quelques scènes de supplice, bien que rêvées ou racontées, sont véritablement saisissantes et ne sont pas sans faire penser au Cerfs-volants de Kaboul , de Khaled Hosseini.

Le conteur inspire à Rassoul l'idée d'une "Vallée des Infans retrouvés". En latin, l' infans - qui a donné le mot "enfant" - est celui "qui ne sait pas encore parler". Sortir des mots, sortir du discours, c'est paradoxalement le meilleur et l'ultime moyen que trouve Rassoul pour sortir de l'enfer de sa conscience : c'est de son conflit interne que naît le crime, car sans la mise en mots et la prise de conscience, son acte resterait une banalité, mais par ailleurs, les mots sont aussi les armes de la politique, que ce soit une politique qui concerne une société entière ou que ce soit une politique personnelle et individuelle. Les mots ont tendance à outrepasser la prise de conscience pour donner de grandes et nobles raisons à des actes atroces. Retourner au stade d'avant les mots, c'est revenir à une communication épurée, sans perversion, et donc profondément pacifiste.

Pour conclure ...

"Si tout a déjà été écrit, tout reste encore à écrire" disent souvent les écrivains. Atiq Rahimi le prouve avec brio dans ce roman : le sens d'une histoire aux péripéties semblables dépend du contexte dans laquelle elle se déroule, du style et de la tonalité qu'emploie l'auteur pour la retransmettre, et de la visée particulière de chaque "réécrivant". Le pari de reprendre la quasi totalité de l'histoire du texte-source, et non des éléments épars, était osé mais parfaitement réussi.

Références

Atiq Rahimi, Maudit soit Dostoïevski , Paris, P.O.L, 2011.

Fiodor Dostoïevski, Crime et Châtiment , Paris, Gallimard, Folio, 2002.

Khaled Hosseini, Les Cerfs-volants de Kaboul , Paris, Belfond, 2007 (pour la trad. française).

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