E-E Schmitt, Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus

Entre rêve et réalité, Madame Ming s'invente une famille de dix enfants dans la Chine de l'enfant unique: l'amour filial, un nouvel opus de "l'invisible"

Sixième récit du Cycle de l'invisible , entamé par Éric-Emmanuel Schmitt avec Milarepa , Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus explore une nouvelle facette de la relation à l'autre absent, non encore là, voire spirituel, à savoir l'amour filial inconditionnel d'une mère chinoise pour des enfants qu'elle a imaginés.

Dans la Chine de l'enfant unique, nombreuses sont les mères frustrées dans leur désir d'enfant, et nombreuses également les mères mutilées lors de leur premier accouchement afin de les stériliser définitivement. Cette politique de régulation de la population, si elle fonctionne apparemment dans les chiffres, est accompagnée de nombreux traumatismes pour les femmes.

Rencontre insolite entre humanité et déshumanisation

Pour montrer la force de l'amour filial envers et contre cette politique inhumaine, tout particulièrement dans une Chine où la filiation et l'hommage aux ancêtres tient une place prépondérante depuis Confucius, l'auteur imagine la rencontre d'une femme au statut minuscule, Madame Ming, dame-pipi d'un hôtel de luxe, et d'un businessman français, client de l'hôtel pour ses affaires, dont la compagne restée en France est enceinte.

Madame Ming apparaît comme l'archétype de la mère, porteuse de valeurs d'amour et de respect. À l'opposé, son interlocuteur semble représenter le monde industriel capitaliste, fondé sur le profit et la manipulation. Les valeurs humaines sont ainsi confrontées aux valeurs déshumanisantes de la croissance économique, dans une lutte à l'issue un peu attendue, faisant l'apologie de l'humanisme fédérateur, entendu sous le nom de confucianisme, contre la solitude de l'individualisme.

Au fur et à mesure de leurs rencontres sur pas des toilettes masculins, Madame Ming lui dévoile les caractères de chacun de ses dix enfants, tandis que l'homme d'affaire hésite entre la moquerie, l'indignation face à son mensonge et le respect pour le rayonnement qui émane d'elle à chaque fois qu'elle parle de ses enfants.

L'amour filial comme moyen de survie

L'auteur maintient le doute durant tout le récit sur l'existence ou non de ces dix enfants, faisant basculer son homme d'affaires de certitudes en désillusions. Et s'il donne la solution à cette énigme à la fin, c'est que l'ensemble des dialogues et l'amitié qui naît entre les deux personnages ont permis un changement de perspective qui ne place plus cette solution sur le plan du jugement, mais sur le plan d'une logique de survie indispensable à celle qui l'a mise en place.

Madame Ming est peu à peu décrite comme une femme brisée par la vie, qui a subi la Révolution Culturelle car elle était issue d'une famille d'intellectuels, qui a perdu son mari depuis plusieurs années, qui, en dépit de ses compétences, n'a trouvé qu'un petit emploi d'ouvrière dans une usine de jouets avant d'être licenciée à cause de ses histoires.

Face aux poupons de silicone démembrés, métaphore de sa propre vie, mais également de la destruction humaine par la machine de la mondialisation, son imagination prend le relai et elle se crée une existence plus supportable. En trouvant un objet de projection pour son amour, tout illusionné qu'il soit, elle produit du sens pour sa vie et prend des allures de Mère Courage, mâtinée de sainteté, quoique ce terme soit impropre dans la culture chinoise. Elle va ainsi influencer l'homme d'affaire et l'amener à accepter sa propre paternité.

Le confucianisme interprété de façon chrétienne ?

Ce roman est touchant, documenté, minimaliste et apologiste, mais la vision du confucianisme qui en ressort semble quelque peu faussée par une inflexion chrétienne. En effet, l'amour filial, tel qu'il est décrit dans les classiques confucéens, ne ressemble en rien à l'absolu de l'Amour, tel que le conçoit la Bible. L'amour confucéen n'est en rien un amour inconditionnel du parent vers l'enfant: c'est plus une forme de respect et de protection mutuelle, qui s'applique en outre plus dans le sens ascendant que dans le sens descendant.

La logique confucéenne ne vise pas tellement à une spiritualité, mais découle d'une logique utilitaire nécessaire pour que les hommes puissent vivre en société. L'archétype de la mère proposé par Schmitt procède donc d'une conception purement occidentale et contemporaine de la fonction de parent. Néanmoins, il est vrai que prendre pour référence Confucius, le parangon de la morale, pour produire un récit moral se révèle d'une grande efficacité.

Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus est donc un roman abordable qui défend des valeurs occidentales, quoique sinisées. La tendance universelle que Schmitt semble vouloir leur donner déborde cependant la morale pour glisser bien plus vers le spirituel et l'amour de l'invisible, donc le divin, toutes religions confondues. À ce titre, tout comme Oscar et la Dame rose , il est à mettre entre toutes les mains.

Références

Éric-Emmanuel Schmitt, Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus , Paris, Albin Michel, 2012.

E.E.S., Oscar et la Dame rose , Paris, Albin Michel, 2002.

E.E.S., Milarepa , Paris, Albin Michel, 1997.

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