E. Pagano, Un renard à mains nues, un recueil par les marges

Dans Un renard à mains nues, Emmanuelle Pagano offre des nouvelles croisées autour de personnages qui se vivent en observateur, du bord de leur vie.

Un renard à mains nues est un recueil de nouvelles dense où résonnent les nombreuses voix des personnages. Tel un roman à points de vue, chaque histoire révèle un pan d'une histoire plus générale, mais jamais totalement éclairée.

Dans l'extrait de son journal d'écriture, publié à la fin du recueil Concerto à la mémoire d'un ange , Éric-Emmanuel Schmitt parle de la nécessité d'un fil directeur signifiant pour parler de "recueil" et non d'assemblage de nouvelles. Ici, Emmanuelle Pagano va encore plus loin en tissant un vaste réseau de correspondances spatio-temporelles autour de la question de l'existence.

Un recueil régionalisé au présent

Quoique le cadre spatio-temporel demeure flou au sein de chacune des nouvelles, le lecteur parvient, par un système de recoupements, à se faire une idée assez précise du cadre qui les rassemble. Il s'agit d'une petite ville entourée d'une campagne encore sauvage et découpée par la montagne. Spontanément, on pense à l'Ardèche ou à la Haute-Loire, peut-être un coin des Alpes.

Le lieu réel n'a guère d'importance, ce qu'il faut retenir de ce lieu, c'est qu'il est d'ores et déjà en marge: en marge de la grande ville, en marge des nationales et de l'autoroute, bref en marge du monde et perdu dans un présent de narration sans aspérités. Dans ce microcosme vivent des personnages marqués par la difficulté de créer du sens, d'être pleinement soi.

Des marges existentielles

Tous les narrateurs sont des observateurs: ils n'agissent pas, ils décrivent, ils parlent sans discontinuer, mêlant sentiments, digressions et réflexions. À la limite du monologue intérieur, ils racontent des bribes de leur vie.

Lorsqu'ils trouvent un interlocuteur, c'est le plus souvent un étranger. Ils s'extraient du monde conventionnel en remettant leur vie et leur point de vue en question, parfois à la manière de philosophes contemplatifs, parfois à la manière de randonneurs perdus.

Un renard à mains nues prend le parti de la lenteur, des petites choses, des vies minuscules, en réponse à un monde qui va trop vite, qui bouscule, qui détruit. L'auteur s'interroge avec tendresse et bienveillance sur les réponses "anormales" que lui opposent ses personnages: de la folie aux petites manies, du matérialisme à la métaphysique, chacun tente de découvrir où va sa vie, hésitant au bord de la page entre faire demi-tour et plonger dans le vide.

Une poétique pas assez assumée

Tous ces thèmes, toutes ces récurrences appellent une prose empreinte de poésie. Emmanuelle Pagano y parvient occasionnellement, mais pèche souvent par excès d'oralité. Tous ses récits sont à la première personne. Un style oral est donc nécessaire, mais est parfois mal conjugué avec l'intention poétique.

À ce titre, il faut évoquer les nombreux diminutifs et abréviations souvent discutables, surtout à l'écrit. Quelques accès de vulgarité en plein milieu d'un registre courant cassent le rythme là où un mot simplement familier aurait suffi. Certaines phrases volontairement chamboulées sont lourdes. La concordance des temps est plus qu'aléatoire.

Mêmes voulus, ces licences de langages parsemées dans les récits gênent l'entrée du lecteur dans ce monde en marge. Accompagné pourtant par des voix familières, l'identification ne fonctionne pas aussi bien qu'elle aurait pu et les nouvelles ne touchent pas autant qu'elles auraient dû. C'est un fait d'autant plus étrange que certaines nouvelles sont épargnées et coulent sans problème.

Cette poésie avortée (mais pas tout le temps) est le principal point noir de cette œuvre au demeurant captivante et sensible.

Références

Pagano Emmanuelle, Un renard à mains nues, Paris, P.O.L, 2012.

Schmitt Éric-Emmanuel, Concerto à la mémoire d'un ange, Paris, Albin Michel, 2010.

(voir mon article: http://suite101.fr/functions/article/edit.cfm/32343)

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