G. Mordillat, "Des vivants et des morts" : la machine infernale

"Des vivants et des morts" de Mordillat, lecture post-diffusion télévisuelle. Une plongée vers l'abîme à la Zola, le talent littéraire en moins.
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L'automne dernier, France 2 faisait un grand battage médiatique, avec teasing et bandes-annonces pour annoncer la diffusion de l'adaptation de Les vivants et les Morts de Gérard Mordillat par lui-même. Le téléfilm, découpé en huit épisodes, a été accueilli à grands renforts de bravos par la critique, soulignant la différence d'angle que l'auteur avait adopté entre son livre et son film. Sur le papier, l'accent aurait été mis sur la fatalité tragique de l'histoire, quand à l'écran l'auteur aurait privilégié les rapports entre les personnages et les personnages eux-mêmes, incarnés par leurs acteurs (voir Télérama du 1 au 8 octobre 2010).

Influence de l'adaptation télévisuelle sur la lecture

L'histoire tragique de cette fermeture d'usine, tellement d'actualité, tout comme les personnages sacrifiés et broyés par la machine infernale de l'ultralibéralisme, si attachants à l'écran, donnaient envie de se plonger dans le livre pour prolonger le spectacle, en supposant que le livre offrirait de nombreux détails nécessairement éludés par la caméra. Toutefois, cette lecture s'est révélée bien décevante sur plusieurs aspects.

Des personnages brutalement désincarnés

Après avoir souffert avec Robinson Stévenin et Marie Denarnaud, brillants dans leur rôle malgré les difficultés rencontrées par Mordillat pour trouver un ton convaincant dans le téléfilm, le lecteur ne peut trouver les personnages de Rudi et Dallas que bien pauvres sur le papier. Leur description est sommaire, leurs dialogues très attendus et leurs caractères bien loin de la profondeur psychologique portée par les acteurs.

Certes, il n'y a aucun "méchant" dans l'histoire, donc aucune raison de développer un personnage plus qu'un autre, mais pour le coup, aucun personnage ne retient vraiment l'attention. Tous apparaissent comme des pantins de mots qui se débattent au cœur d'une action fatale, donc attendue qui ne passe pas bien à l'écrit.

Tragédie sur fond de sexe et de prolétariat

Le fait que l'auteur n'ait pas introduit de manichéisme dans son histoire la sauve quelque peu des clichés, mais si la machine infernale de la tragédie qu'il veut décrire est efficace dans le sens où le lecteur sait que personne ne réchappera de cette restructuration et qu'il la subit avec eux, elle semble s'enrayer dans le sens où toutes les péripéties sont attendues, les personnages ne sont pas assez convaincants pour permettre une réelle identification ou soulever un intérêt qui pousserait à les suivre malgré la fatalité. En ce sens, le lecteur ne subit plus la tragédie mais la lecture elle-même.

L'auteur se perd dans des évocations de la vie quotidienne qui font penser à du Zola, mais sans le talent pour pouvoir rivaliser. Comme le dit Pierre Lepape dans le Monde Diplomatique de mai 2005 (disponible en ligne) " Des Vivants et des Morts n'est pas un livre chic", mais un livre populaire. L'auteur n'y déploie donc pas les qualités littéraires du grand roman naturaliste, mais se contente de suivre en termes banals des personnages qui n'acquièrent que peu d'envergure.

C'est pourquoi il n'existe aucune trace de réflexion (sociale, économique, politique ou autre) dans le roman : ce n'est que le récit d'un combat perdu d'avance. Ce genre de réflexion aurait donné une autre dimension au roman, le tirant vers le haut, ce que ne font ni les clichés prolétaires, encore trop exploités malgré l'absence de "méchant patron abusif", ni l'omniprésence du sexe à travers scène de rapports et évocations plus ou moins explicites.

Sans cette hauteur tragique qu'auraient également pu revendiquer Hugo ou Dostoïevski, l'espèce de "rédemption par l'amour" de la scène finale paraît à la fois téléguidée et lourde de toute la tradition de ce genre de fin. D'un point de vue littéraire, ce roman est donc décevant.

Une banalité revendiquée pour mieux critiquer ?

Peut-être la force de ce roman réside-t-elle justement dans cette forme d'ennui qui prend le lecteur en quête de poésie, de nuances et de sophistication toutes littéraires. Si Mordillat revendique l'aspect populaire de son roman, c'est peut-être pour mettre le lecteur face à son propre orgueil de lecteur et pour mieux révéler la cruauté du monde dans lequel nous vivons, un monde dans lequel règnent l'intérêt et l'argent. Le lecteur qui chercherait à s'évader par la lecture se retrouverait ramené de force aux relations nues et trompeuses que les hommes cherchent à tout prix à nouer entre eux.

On en revient à la théorie du deal développée par Koltès (voir mon article sur le sujet http://www.suite101.fr/content/b-m-koltes-philosophie-du-deal-dans-les-champs-de-coton-a31022)

Les "vivants" refusent le deal et ont besoin de la confrontation aux autres et au système pour se sentir vivre et échapper pour un temps au destin que "ceux d'en-haut" leur ont attribué, les "morts" acceptent le deal et se fondent dans le système comme la goutte d'eau dans la rivière, emportés par le courant comme Rudi par la Doucille au début de l'œuvre.

Toutefois, la télévision en tant que média de masse semble un moyen plus efficace pour faire passer ce message.

Référence

Mordillat Gérard, Les Vivants et les morts , Paris, Calmann-Lévy, 2005.

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