Histoire du pied, Le Clézio, entre conte et méditation

Dans son Histoire du pied, Le Clézio livre des nouvelles touchantes qui sondent les limites de l'humanité et des relations humaines.
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Depuis Mondo et autres histoires , le talent de nouvelliste et de conteur de J. M. G. Le Clézio n'est plus à prouver. Histoire du pied et autres fantaisies le montre une nouvelle fois avec brio. Empreintes d'exotisme et de tradition orale pour les histoires africaines, jouant sur le point du vue et un style méditatif pour les autres, l'auteur dessine, de manière violente mais sans désespoir, une fresque sur la condition humaine.

Nouvelles ou mini-roman ?

Il est bien difficile de classer ces fantaisies, ainsi que l'auteur les nomme, dans la catégorie des nouvelles: trop amples, parfois découpées en chapitres, ou dépourvue de fil narratif qui pourrait mener à une chute, ces histoires se glissent à la frontière des genres. Ni méditations, ni contes, ni roman, de style parfois oral, parfois classique, parfois presque expérimental, elles semblent guider formellement l'auteur dans son enquête.

La forme au service du fond

La condition humaine est un thème rebattu par de nombreux auteurs. L'originalité de Le Clézio passe par le style: que ce soit le point de vue du pied dans Histoire du pied, l'onirisme des histoires africaines, toutes baignées de sorcellerie, ou le style moderne et déshumanisé des trois dernières histoires (celle intitulée Bonheur a de quoi rendre paranoïaque), l'effort de l'auteur se concentre sur la forme pour donner à voir des situations plus ou moins insoutenables et en les faisant passer dans le domaine de la littérature, voire de la poésie.

La poésie comme dépassement

L'entrée en poésie permet de délivrer des messages forts sur l'être humain, comme sa propension à se détruire, contre-balancée par l'envie de vivre et l'instinct de survie, ou encore sa quête de réalisation personnelle et de compréhension de l'autre. La poésie devient un havre littéraire où la violence est sublimée, que ce soit la violence des passions, la violence meurtrière, ou la violence métaphysique. Elle ouvre une porte vers l'humanité dans ce qu'elle a de plus profond et de plus noble. Dans la tourmente des guerres, des questions ou des relations humaines, les personnages que décrit Le Clézio parviennent ainsi à se libérer.

L'homme confronté à ses limites : une certaine idée de la liberté

La liberté est l'un des thèmes fondamentaux de ce recueil, et tout particulièrement la quête de cette liberté. Le Clézio observe les différentes facettes de cet idéal et en donne plusieurs définitions: elle est liberté physique par rapport à l'enfermement carcéral, liberté de mouvement et de pensée dans un monde en guerre, liberté de choix dans une relation qui tourne à l'aigre, ou encore liberté littéraire de l'auteur.

Toutefois, l'idéal étant impossible à décrire, c'est par un jeu d'ombres chinoises, en prenant le contrepied de la liberté et en l'évoquant seulement à la fin des histoires, que Le Clézio donne sa puissance à ce concept. La liberté n'existe qu'en outrepassant les limites, en étant dans la transgression des attentes de l'autre, des interdits d'un État ou de ses propres limites. C'est dans sa confrontation avec celles-ci que l'homme peut s'améliorer, grandir, passer à un stade de conscience plus élevé, et donc échapper à (ou parfois revendiquer) sa condition, même de manière temporaire.

Liberté et maternité

Pour Ujine, le personnage principal de l'Histoire du pied, choisir de vivre et de porter son enfant, c'est assumer son rôle de femme tout en s'affranchissant de l'homme et des modèles traditionnels. Sans être omniprésent, le lien entre la liberté et la maternité, au sens large, est assez récurrent dans cette œuvre.

Nombreux sont les personnages féminins mis en scène par l'auteur, souvent plus forts que les personnages masculins. Sans aller jusqu'à y voir un manifeste féministe, le lien maternel produit du sens. Contrairement aux forces masculines qui individualisent ou détruisent, les forces féminines de l'œuvre mettent en relation, réparent, protègent et créent.

Et les images maternelles se multiplient dans les histoires: arbre creux qui rappelle un utérus, affection maternelle d'une nonne pour des détenues, mères nourricières, mères littéraires (le lien de création entre mère et enfant, et entre poète et poème est largement assimilé). Les femmes forment le liant du recueil. Toujours sur le fil et non dépourvues de violence, elles empêchent néanmoins de basculer dans l'horreur et le désespoir, comme si la meilleure partie de la condition humaine, c'était la femme.

Référence

Le Clézio Jean Marie Gustave, Histoire du pied et autres fantaisies , Paris, Gallimard, NRF, 2011.

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