J. K. Stefánsson, Entre Ciel et Terre : amère poésie maritime

Compte-rendu de lecture reprenant les grands axes du roman et une approche critique
9

Entre Ciel et Terre , c’est d’abord l’histoire de Baldur, ce pêcheur islandais mort de froid en mer, à qui la lecture d’un poème de Milton a fait oublier sa vareuse, le livrant aux griffes des vents du Grand Nord.

Une histoire à plusieurs niveaux

C’est aussi l’histoire de ce gamin, toujours anonyme et pourtant porteur majoritaire du point du vue d’un narrateur qui ne se dévoile que progressivement. Ce gamin est chargé de rapporter le livre funeste à son propriétaire. Affligé de ce que des psychanalystes actuels nommeraient le « complexe du survivant », il doit également choisir ou non de repousser la mort qui l’appelle.

C’est enfin la grande Histoire, celle de la pêche à la morue à la fin du XIXe siècle, qui ne peut que faire penser au Pêcheur d’Islande de Pierre Lotti au destin tout aussi tragique. En un mot, Entre Ciel et Terre , c’est l’histoire de la vie et de la mort dans ce qu’elles ont toutes deux de plus insondable, au cœur du décor grandiose et effrayant des côtes islandaises.

Un cheminement métaphysique

« Entre la vie et la mort, les hommes choisissent généralement la vie », dit l’auteur. Ainsi le gamin, qui repousse peu à peu le jour où il devra rejoindre son ami et le reste de sa famille que mer ou maladie ont pris. Dans les solitudes enneigées des fjords ou sur le dos rebelle de la « Mer Glaciale », la nature fait sentir aux hommes toute l’étendue de leur impuissance. Ces hommes, en désespoir de cause, n’ont plus qu’à s’en remettre à Dieu, un Dieu promis mais éternellement silencieux aux oreilles des noyés et des morts en mer.

Contrairement au gamin, recueilli au sein d’une trinité terrestre et païenne, formée d’un capitaine aveugle, d’une servante bougonne et d’une aubergiste libertine qui vouent un culte aux livres, les morts sont condamnés à errer, solitaires, sans lien les uns avec les autres et mus par l’espoir sans cesse déçu d’entendre un signe divin.

Ce sont ces morts, tous les morts de la vallée, toutes générations confondues, qui parlent directement au lecteur par le biais du tutoiement, qui interviennent parfois dans les jours des vivants pour rappeler qu’ils les attendent, et qui leur cèdent à l’occasion à la parole. Toutefois, cette parole reste passagère, elliptique, formant des bribes de vie, des rencontres toujours avortées avec les personnages, n’offrant ainsi au lecteur aucune réponse aux questions fondamentales que posent ces deux concepts antithétiques que sont la vie et la mort.

Poètes et hommes du commun

Deux catégories de personnages se croisent sans réellement se rencontrer dans ce roman : ceux qui se contentent de leur existence, en acceptent la rudesse, se soumettent aux éléments et se concentrent sur leurs intérêts, et ceux que l’imagination, les voyages, mais aussi et surtout les livres, ont conduit à élargir leur horizon, leur mode de pensée et leurs attentes face à la vie : ceux-là sont heureux d’apprendre, heureux de découvrir ces ailleurs à portée de mots, mais ils souffrent également : ils souffrent de l’étroitesse de leur condition, sociale ou humaine, ils sentent que beaucoup de choses les dépassent mais qu’ils ne peuvent rien là-contre hormis tenter de les exprimer en apprivoisant, avec plus ou moins de succès, les émotions et les mots.

Ceux-là sont les vrais poètes de l’histoire, ceux qui suivent les traces de leurs modèles, à peine effleurés, à peine cités : Milton, Wordsworth, ou d’autres, cités au détour d’une page. Ceux-là peuvent s’abandonner totalement à la poésie, au point de la rendre mortelle. Noyade dans l’océan liquide ou noyade dans l’océan des signes et des significations : les deux ne font qu’un dans le parallèle étroit que tisse progressivement l’auteur entre la mer bleue et nourricière mais glaciale et versatile, et la poésie, monde de beauté et d’espoir, mais aussi monde illusoire et mortifère. Seule la trinité réunie dans la buvette de l'aubergiste offre peut-être un barrage suffisant à la mort ambiante.

Une écriture au service de l'intrigue

Dans une écriture qui mêle à l’envi les discours (direct et indirect), les voix, les niveaux de langage et les tonalités, Jón Kalman Stefánsson s’applique à suivre, à chanter, le fil noué en pelote de ces vies, sans chercher à la démêler, sans tirer dessus jusqu’à l’outrance et au pathos . Son style tout en nuances emporte le lecteur comme un roulis incessant, toujours juste, toujours crédible même dans les actions les plus absurdes de ses personnages, l’entraînant jusqu’à une fin qui le laisse encore tanguer un bon moment après avoir refermé le livre.

Référence

Stefansson Jon Kalman, Entre Ciel et Terre , Gallimard, Folio, 2007.

Sur le même sujet